PARTS. : 2 PE
“:
L .
nant
: #?
tt
Hnplehstilit
L2 . . E a A ù A . - L - - nn S . LL L += > ++ es 1. ._ . : LI - ” . .: . ‘ Le : ne si à +. = . - à . . + L L L « . L ' F1 . . . Le de LA - . LL n ' L2 e , SA . e ee 7! ee . | . dt. 7" : ee, - - à …. a - . " LP . .. - LL - e . : ë = - un LEE M . . . L ri “e “ *. . LL " 2 LA LA … » 9 1] L . . « L L A + L LE : ue ke é . | . : L2 pe e L - . A: t 2 L2 L 1 _ .. . LL - . LA > LL LL. . + . L2 eo . Le + . + L L . € « e ts ‘ . 4 ... . . LA e ‘ - + L . . 4 A LR ! = ‘ L L | e -* L2 LA - +. 2 L + Le pe s M . ‘ _ CE L2 LL + - * A . . ç . LE L . LE L = . LA s à a PA = - LA. * - à ‘ F . -.» > , _…. CE ‘ é pr * é . . . = L2 . nr .e— ” . , - | PA _ » En L . + L2 , . - LE * 4 - + pe LE . « ,.… - - + « - LE 1 - - + - . nn. à + , C2 . - ‘ + s . > #8 à 1 usà . …e . 1 = - . …… : L2 + = md de . CE | p = - : ES - - s . - … — - é— : à ps + ET | . . | = . e e F” . + -» à LE CR Ps —_ - r d n TT . — + , L . à LA a . . - 4 e - e LA ° à de Ds. ed y ar Diet . =- —® nt . Lens s = CR L Li _ . « > ve 4 . , - LE + D …_e . L » Ce - . +. —— . — L . ch . — : . . LE - e . _ = « L PT tu 4 he pe R . . , ms - _ v a é . : - “e be. 00 2 . … ln . - vs. = = + + ns «4 à Le Pa . à * + …— dé — dx « e - _— EL _ > - men re + LA e Le hate. mé. + = - rs É pet + … . + - 4 « “ - = Le = 2- - fr « … — 2 . + LL + + . / 4 =" ee » .. dé … A = td » _ L_RRE. : à JÀLZ + D" > Le _ +. — + à si. D —à.… à : _ v… à . +. mn es PP 2 … "Qt ve 1mBhbe «- x - ss mi mm e the Ge + ps En D sn «© + « … — - + nr ot - IS ne he mt , " …——® pre - tot dt ot mt à à dé md - À lt be © — du + … Matt. Ce © md L_] un — » *. . murs + ve —t dt À Le Es dt | RE | . . - OR = _s- Ca LL à …—_ , L._4 es de ve » TT a " a 2 ste cobês..be CRT .… , équd Dette up -. monte < _ 0. DO - . » à. à : _— ” e eur —— . ° he. À h@ +. hs. “ Poe vo en. he + À 0 5-0 + Qt de - - tm de 0m mm prpen + $ = . = à - D ns sv baby 1 P e ce —— 4 slt hu dl nd Ve ne nm bar Que he Qu om Re RO EE 27 nette Jen ” a Re te. me 7 » ©,— gum _ , ut ae < _. es ln vé-e “Gp OT à dèr Large. # > rare _ me = he pe eg te 5 pepe tie + dr 00 + Qt de Lens eee * Lo _. - nr en + rm #$ émé-s 14 empe + CVS ———cpé un M “Pa eq. © — ee a * . 1 + cle 4e ble AD «O8 gn 0 hu Deere ne dd LE 4 _. . - = 0m né get Pt" d'-tdihe + rhone Qt or me Mg f er ee mere SE rs .— + CR PE ar pret D es " mes, 21m ner « _ + SR PR SE RS PS ne mis od HET ES pate à om tri LG ge pe ete Be dor LL D e al - . PR CPE — , + ro us mé mmeg es À on + mm - SE, SE ET As eatériel Cote t vu À 7 À TE CA _ > …… * _ em sir ae : MT re Que HET à verbe Tes SR TT te Qi _— —…. + % vi ge € déesse tt © ne à ms 4 CLR So Smeg Fr 0 nm ©anttinl + nee © re Qu D 8 ET ot pt + ee QT © Ph = — = 0 7 | tn. vtt es mt he tarte dues À te Me eg me ee og qe. rue he re É GET tes cu am, nf Bet Br = e mm e - 0 + pu ee -mu ses pop + eee mt QU Dé En + de on GO ge en. pd à vod es Vo eg ven comp ges A Q 2 in M pt CE .… es tn A de me ee pe om de de DS png dt 4e deg ON ph de cn an à M ed 2 St se à * -
D ae on mnt de n 4 0 unité »-7- 0 eus à
dd M2 CZ PONS QE . ad qu mt md = PTE - = Pre vs _ De. rm
tt Er 0 LD e É © RSS eq 00e po jm el A me 04 à te — Mo EL à un - N ch « Eee terne LU DOS Robe ant en 45e: en mms Dot nu OT Gun gum Mr + ee ae .v" Pt TR D ee Qu onde ne HU SE he à Ag Re À em a ee = =
mit ee crop w dre te aie 4! 5 ee ges rpm de don Re À © Cr sg er de ht tem DRE TT té Re tot PRE EE dream ares re qu © home Er bit de, ge ho mr qe ho tn 4 EE nn à ” . mme pere bisinestevsmater CLIS CCR 27 7 2) dl De GR Un qu, à fr 0e À he émet En ct ge Te ee the on en ms but — me pp" 2 QUE Pre me be dy M À . tn nd Lin LE CRE PR te Co en LS rer po ss -D ee — . . —
+ m4 gémten ." Chi du 2 à 0 pe 0 ee ge om em tele D tie member mr den et Pr EE 6 0 6h à —
TT + et ET Ta »
nr dalohel sets he gt Re à mt qe mm .. PRE nt ee ne pepe ee TE et 7 vu prés meut- « mu: _ — abéte nr
Jos LL es. pre va LL
: æ ” nn ne 2
EL ere pm RE es 7 On a Qt Pie me mr 0 0 ec ee tee D _— COR meme. œue PTS QG D Le A fe ae End a à Cote OS POP nt 10 4 à tu me — Pme ms ET sn LE ne" Viet éqee rt En Ph von ne és de bn te ea ne mr rte À | | from EE di et a + CT ans ef tite jet a te eo te er æ ee + 0 ét de p she ing D @ Que move nel x { : A eg rm + — se - 1 “ = -
dé sc run cms © s RL W
ro veum tr mt 0e qu € um Éd en _ ie ou - és + ge dd D'S RS Da TE ne ed ee tn M © LE ed
ce mat à em et
at oh hot de 0-6 ed em 2 de
Digitized by Go ogle
Original from
UNIVERSITY OF MICHIGAN
Original from UNIVERSITY OF MICHIGAN
Digitized by Google
Original from
Digitized by Google UNIVERSITY OF MICHIGAN
Original from
Digitized by Google UNIVERSITY OF MICHIGAN
PERTE FRE x RL Er PTS" ar, " . n. , *
3 LES À ÿ É: [ | ï : | | | ÉTUDES | | DE LITTÉRATURE | POPULAIRE ET D'HISTOIRE LITTÉRAIRE | DU MOYEN AGE | a PAR _JOSEPH BÉDIER | EPA De l’Académie française | ‘ : 2e : | | ë, "a = | QuarmèE ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE 3 | PARIS ET ANCIENNE HONORÉ CHAMPION k Librairie de la Société de l'Histoire de France el de la Sociélé des Anciens Textes e 5, QUAI MALAQUAIS 7: 1925 BONES _ Tous droits réservés
L
_ y Origmalifrom 7”. SZ gle UMVERSITKOF MICHIGAN |
Original from UNIVERSITY OF MICHIGAN
Digitized by Go ogle
À M. GASTON PARIS
HOMMAGE DE RECONNAISSANCE ET D'AFFECTION
Original from
Digitized by Google UNIVERSITY OF MICHIGAN
AVANT-PROPOS DE LA SECONDE ÉDITION
Je suis heureux de pouvoir remercier publiquement les cri- liques qui ont fait à ce livre, pendant cette année 1893-1894, l'honneur de l'examiner, et l'ont traité avec bienveillance et faveur : M. F. Brunetière dans la Revue des Deux Mondes, M. J. Cou- raye du Parc dans le Polybiblion, M. H. Gaidoz dans Méluaine, M. Wolfgang Golther dans la Zeitschrift für franzôsische Sprache und Literatur, M. Lucien Herr dans la Revue universitaire, M. Andrew Lang dans la Saturday Review et dans l’Aca- demy, M. Ernest Langlois dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, M. Charles Martens dans la Revue Néo-scolastique, M. Gustave Meyer de Graz dans la Schlesische Zeitung, M. Ch.-Marc Des Granges dans la Romania, M. C. Ploix dans la Revue des traditions populaires, M. Paul Regnaud dans la Revue de Philologie française et provençale, M. F. Torraca dans la Rassegna bibliografica della letteratura italiana, M. J.-C. de Sumichrast dans la Nation de New-York, M. Wilmotte dans le Moyen Age.
Je sais ce que je dois à chacun d'eux. J'ai pu, sur leurs indi- cations, corriger, en chaque chapitre, des erreurs de fait ; ailleurs, et notamment aux chapitres I, VIII, X, ils ont provoqué de plus projonds remaniements : ce sont des jugements hasardeux ou erronés que, grâce à eux, j'ai pu rectifier *.
1. Pour achever d'indiquer en quoi cette édition se distingue de la pre- mière, j'ajoute que j'ai supprimé un appendice d’uné quarantaine de pages :
c'étaient des corrections au texte des fabliaux qu'il n’y avait nul avantage à réimprimer. |
VIII AVANT-PROPOS
Pourtant, cette édition ne diffère pas de la précédente autant qu’il eût été désirable. Il aurait fallu reviser les matériaux, for- tifier surtout mes connaissances, par trop précaires, relatives aux littératures de l'Orient. Il'aurait fallu se défier des formes syllo- gistiques, argumenter moins et observer davantage ; bref, il aurait fallu reprendre énergiquement tout ce travail en sous-œuvre.
Mon excuse est que j'ai dà entreprendre cette seconde édition quinze mois seulement après avoir publié la première. Je me trou- vais déjà à une distance suffisante de mes erreurs pour en aper- cevoir la plupart ; j'en étais trop près encore pour savoir m'en dégager tout à fait et les amender utilement.
Mais, si je n'ai pas tiré pour cette nouvelle éduion tout le profit que j'aurais pu de tant de précieuses critiques, elles seront pourtant bienfaisantes : je leur devrai d'apporter aux études que j'entreprends maintenant sur les romans de la Table Ronde, avec un égal amour du vrai, plus de patience à le rechercher, plus de prudence à l’exprimer.
Paris, le 3 septembre 1894.
#
INTRODUCTION
Voici, sur un sujet léger, un livre pesant. Quelques-uns m'en feront reproche : les fabliaux étant les contes joyeux du moyen âge, à quoi bon alourdir ces amusettes par le plomb des commentaires érudits ? Que nous importent, après tout, ces facéties surannées ? Ne suffisait-il pas de rire un instant de ces contes à rire, — et de passer ?
Pourtant j'ai traité PrAVAnEnt cette matière frivole. C’est à ces joyeusetés, voite à ces grivoiseries, que j’ai consacré, à l’âge des longs espoirs, mon premier et plus sérieux effort. ., 0
Ce n’est pas que je me range à l'opinion néfaste selon laquelle tout objet de science mérite égale attention. C’est une tendance commune à beaucoup d érudits de s’enfer- mer dans leur sujet, sans s€ soucier autrement _ son importance, grande ou menue. Volontiers ils s’en tiennent à la recherche pour la recherche, et professent que toute investigation, quel qu’en soit l’objet, vaut ce que vaut celui qui l’entreprend. Les résultats qu’ils obtiennent serviront- ils jamais à personne ? Ïls laissent à d’ autres, sous prétexte de désintéressement “AAnRqUE le soin d’en décider. Or, comme une phrase n’a toute son importance que dans son contexte, un animal dans sa séric, un homme dans son milieu historique, de même les faits littéraires ne méritent l'étude que selon qu'ils intéressent plus ou moins des
BÉDIER. — Les Fabliaur. 1
2 LES FABLIAUX
groupes de faits similaires plus généraux, et une mono- graphie n’est utile que si l’auteur a clairement perçu ces rapports. Îl est bon de se rappeler ce mot de Claude Ber- nard, plaisant, mais profond. Un jeune physiologiste lui présentait un jour une longue monographie d’un animal quelconque, soit le crotale ou le gymnote. Claude Ber- nard lut le livre. « J’estime, dit-il à l’auteur, votre con- science ; je loue votre labeur. Mais à quoi serviraient, je vous prie, ces trois cents pages, si, par hasard, le gym- note n’existait pas ? »
Bien que je ne sois jamais réellement sorti de mon sujet, pourtant, si par hasard les fabliaux n’existaient pas, il resterait peut-être quelque chose du présent travail.
Car l’étude de nos humbles contes à rire du xx11° siècle, indifférents par eux-mêmes, peut contribuer à la solution de problèmes plus généraux.
C'est pourquoi je me soucie peu qu’ on me critique d’avoir pris trop au sérieux ces contes gräs ; mais je redoute, au contraire, de la part des savants qui sont au courant du sujet, le juste reproche de n’avoir pas craint, en ce livre de débutant insuffisamment armé, d'aborder de front ces problèmes.
Ïls sont de deux sortes.
En tant que les fabliaux sont, pour la plupart, des contes traditionnels, qui vivaient avant le xirr siècle et qui vivent encore aujourd’hui, ils font partie du trésor des littératures populaires ; ils avoisinent les contes mer- veilleux et les fables, et comme tels intéressent les folk- loristes ; car la question de leur origine et de leur trans- mission se pose pareillement pour eux et pour les autres groupes de contes populaires.
D'autre part, comme constituant un genre littéraire dis- tinct, propre au moyen âge français, les fabliaux inté-
INTRODUCTION 3
ressent les historiens de notre vieille littérature : il s’agit de les étudier dans leur développement et dans leur rap- port aux autres genres.
De là, les deux parties de ce livre.
* »
Pour la question d’origine, il semble que la solution en soit de longue date acquise à la science. Depuis les temps lointains de Huet, évêque d’Avranches, quiconque a parlé des fabliaux l’a proclamé : ils viennent de l'Inde. Tout récemment encore, dans sa Luttérature française au moyen âge *, — qui, pour chaque question, sait nous dire où en est aujourd’hui la science, souvent où elle en sera demain, — M. Gaston Paris écrivait :
« D'où venaient les fabliaux ? La plupart avaient une origine orientale. C’est dans l’Inde, en remontant le cou- rant qui nous les amène, que nous en trouvons la source la plus reculée (bien que plusieurs d’entre eux, adoptés par la httérature indienne et transmis par elle, ne lui appartiennent pas originairement et aient été empruntés à des littératures plus anciennes). Le bouddhisme, ami des exemples et des paraboles, contribua à faire recueillir ces contes de toutes parts et en fit aussi inventer d’excel- lents. Ces contes ont pénétré en Europe par deux intermé- diaires principaux : par Byzance, qui les tenait de la Syrie ou de la Perse, laquelle les importait directement de l’Inde, et par les Arabes. L’importation arabe se fit elle-même en deux endroits très différents : en Espagne, notamment par l'intermédiaire des Juifs, et en Syrie, au temps des Crai- sades. En Espagne, la transmission fut surtout littéraire.….; en Orient, au contraire, les croisés, qui vécurent avec la
1: 2e édition, p. 111.
X
A LES FABLIAUX
population musulmane dans un contact fort intime, re- cueilhrent oralement beaucoup de récits. Plusieurs de ces récits, d’origine bouddhique, avaient un caractère moral et même ascétique : ils ont été facilement christianisés ; d’autres, sous prétexte de moralité finale, racontaient des aventures assez scabreuses : on garda l’aventure en laissant là, d'ordinaire, la moralité ; d’autres enfin furent retenus et traduits comme simplement plaisants. »
Ai-je besoin de dire que, longtemps, l’auteur du présent travail ne douta point que là fût la vérité ? Cette théorie avait pour elle non pas seulement les qualités des beaux systèmes, l’ampleur et la simplicité, —non pas seulement l'autorité de ces noms glorieux : Silvestre de Sacy, Théo- dore Benfey, Reinhold Koehler, Gaston Paris, — mais cette force toute-puissante des idées courantes, anonymes, reçues dès la jeunesse, on ne sait de qui, de partout, jamais discutées.
Le système était assuré, semblait-il. Il n’y avait plus qu’à refaire, après tant de savants, le prestigieux voyage d'Orient : passer, avec chaque fabliau, d’une taverne de Provins ou d'Arras, où un jongleur l’avait rimé, à Grenade, où quelque Juif espagnol l’avait traduit de l’hébreu en latin ; remonter avec lui jusqu’à la cour des kalifes con- temporains de Charlemagne ; puis, plus haut encore, en Perse, auprès des princes sassanides, pour s’arrêter enfin sur les bords du Gange où un religieux mendiant, prêé- chant les quatre vérités sublimes, le contait à la foule.
Sur la route, on pouvait seulement espérer reconnaître avec plus de précision, çà et là, les étapes. Des deux cou- rants, littéraire et oral, qui avaient précipité les contes
INTRODUCTION 5
sur le monde occidental, lequel avait été le plus puissant ? Avaient-ils suivi des marches parallèles et simultanées, ou diverses ? Quelle était, dans l’œuvre de la transmission des contes, la part propre des Juifs ? celle des Byzantins ? celle des croisés ? celle des pèlerins ? celle des prédica- teurs, qui, les ayant recueillis en Syrie, revenaient les prêcher en France ?
Surtout, ce qui devait être neuf et fécond, c'était d’étu- dier par quel travail d'adaptation les jongleurs avaient approprié aux mœurs chrétiennes, féodales, des contes tout imprégnés d’idées indiennes ; comment l’imagination orientale s’était réfractée dans des consciences françaises, jusqu’à modifier l'esprit de notre littérature, et peut-être de nos mœurs.
Je n’ignorais pas, même dans cette période de foi pro- fonde en ces doctrines, que d’autres systèmes existaient, selon lesquels toute la vérité ne serait pas enclose dans la théorie orientahste : l’un qui, de Grimm à M. Max Muller, s’obstinait à rapporter les contes populaires, non pas à l'Inde des temps historiques, mais aux âges primitifs de la race aryenne ; l’autre, plus jeune, qui, de Tylor à M. Andrew Lang, croyait y trouver, non pas des concep- tions bouddhistes, mais des survivances de mœurs abolies, dont pouvait seule rendre compte l’anthropologie compa- rée. — Pourtant, à quoi bon s’y arrêter ? D’un côté, un système d’une belle simplicité, d’un positivisme séduisant, qui ramène à l'Orient, par des voies sûres, d'étape en étape, des contes de tout genre, contes de fées, contes à rire, contes d’animaux ; de l’autre, des théories. qui le combattent ? — non pas ; qui lui concèdent, au contraire, la validité de ses arguments, quand il fait venir de l’Inde des contes à rire et des fables, et qui, pourtant, prétendent trouver, dans une seule classe de récits, — dans les contes
6 LES FABLIAUX
merveilleux, — tantôt des mythes aryens, tantôt des traces de mœurs sauvages.
Avait-on le droit de laisser faire la théorie orientaliste quand elle ne vous embarrassait pas, de passer outre en cas contraire ? À voir la gêne manifeste des chefs de l’école anthropologique, comme M. Andrew Lang, toutes les fois qu’ils se heurtaient aux théories indiamistes, il était évi- dent que ni les mythologues, ni les anthropologistes n’avaient rien qui les concernât dans des contes venus de l'Inde et parvenus en Europe seulement aux environs des Croisades. Il fallait donc, semblait-il, se méfier de ces mirages : de ces deux systèmes, l’un était chenu et ca- duc ; l’autre, mort-né.
* * +
Comme les gouvernements, les systèmes périssent par l’exagération de leur principe, et sont communément rui- nés par ceux-là mêmes qui, poar avoir voulu les compléter et leur faire porter leurs dernières et logiques conséquences, les ont soudain sentis s'effondrer. Tout système est comme un beau monument, qui donne asile à de nombreux et divers esprits. De puissantes mains l’ont édifié ; tous le croient solide. Tantôt l’un de ses hôtes, moins par nécessité que pour le plaisir des yeux, l’étaye d’élégants arcs-boutants, le soutient par quelque colonnade ; la plupart se bornent à le revêtir de belles fresques, qui l’ornent sans le compromettre. Un jour, l’un quelconque de ses habitants, le plus humble, le plus confiant, veut ajouter quelque chose à l’édifice ; non pas même le surélever, mais le couronner simplement d’une pierre de faîte. Les fondements n'étaient pas solides : tout l'édifice se lézarde et branle.
Quel fut le premier et imperceptible craquement du
Google :
INTRODUCTION 7
monument, comment celui qui l’entendit essaya longtemps de se persuader qu’il se trompait, que le beau palais ne branlait pas, comment il tentait de se rassurer, à voir tant d’illustres hôtes l’habiter en paix qui ne doutaient pas qu’il ne fût fondé sur le diamant, — c’est un historique qui n’intéresserait pas le lecteur, et d’ailleurs fort obscur pour celui même qui écrit ces lignes. Qui peut suivre clai- rement le mystérieux travail par lequel se fonde ou se détruit une croyance ?
Toujours est-il que je crus bon de faire la critique du système orientaliste, et sincère d'exposer mes doutes sur sa solidité. Cela, malgré le consentement presque univer- sel qui l’accueille depuis tant d’années. Mais, disait Pas- cal, « n1 la contradiction n’est marque certaine d’erreur, ni l’incontradiction n’est marque certaine de vérité ».
Voici, brièvement, quelles sont nos positions.
L’argument fondamental de la théorie orientaliste es celui-ci : À suivre, à la piste, un conte populaire, on remonte d’âge en âge et de pays en pays jusqu’à un texte sanscrit. Arrivé là, il faut s'arrêter. Invinciblement, nous sommes ramenés vers l'Inde, aux premiers siècles du bouddhisme ; à cette époque, les contes y foisonnent. Cherchez-les en Grèce, à Rome, ou dans le haut moyen âge : l’antiquité classique, le monde chrétien jusqu’aux Croisades paraissent les ignorer. |
Après nous être mis en garde’contre la tendance à croire que, des diverses formes d’un même conte, la plus ancienne en date est nécessairement la forme-mère, — ce qui est le sophisme : post hoc, ergo propter hoc, — nous avons recherché s’il était vrai pourtant que le monde occiden-
8 LES FABLIAUX
tal eût si tardivement connu les contes populaires. Il n’a pas été malaisé de rappeler (Chapitre LIT) que, pour les fables tout au moins, la proposition des indianistes devait être renversée, et que les contes d'animaux foisonnaient en Grèce à une époque où nous ne savons rien de l’Inde et où les Grecs ne soupçonnaient même pas qu’elle exis- tât ; — ni de montrer qu'il en est vraisemblablement de même des autres parties du folk-lore, à en juger par de très anciens contes plaisants ou merveilleux, égyptiens, grecs, romains, qui sont parfois les mêmes que redisent encore nos paysans ; — 1l n’a pas été malaisé davantage d'établir la même vérité pour le moyen âge antérieur aux Croisades, qui nous livre, en une seule collection, presque autant de fabliaux que l’Inde.
Mais, disent les orientalistes, que sont ces rares contes antiques en regard de « l’Océan des rivières des histoires », qui, à l’époque des Croisades, se déverse soudain sur l’Eu- rope ? Au xr1 et au x111e siècle, voici que sont traduits en des langues européennes les plus importants recueils orientaux : aussitôt les fabliaux fleurissent en France, en Allemagne.
J’ai fait effort (Chapitre IV) pour apprécier à sa juste valeur l'importance de ces traductions ; je les ai analy- sées ; j'ai dressé la statistique des récits qu’elles mettaient à la disposition de nos conteurs, et de ceux que nos con- teurs peuvent paraître leur avoir empruntés. Et ce nombre est dérisoire. D’où il résulte que ces grands recueils sont restés des œuvres de cabinet.
Cette démonstration, qui dissipe un idolum libri, et qui sera utile aux folk-loristes moins familiarisés avec le moyen âge, est, à vrai dire, superflue pour les représen- tants les plus autorisés de la doctrine orientaliste. Îls reconnaissent, en effet, que les contes populaires sont le
INTRODUCTION 9
plus souvent étrangers aux grands recueils sanscrits, et que, s'ils viennent de l’Inde, ils n’en viennent que rare- ment par les livres. C’est la tradition orale qui les porte communément à travers le monde et cette tradition a son point de départ dans l'Inde.
Comment fondent-ils cette opinion ? Uniquement — et c’est en effet la seule méthode possible — sur l’examen interne de chacun des contes qu'ils prétendent ramener à l'Inde. Ces contes — dit la théorie — portent en eux- mêmes le témoignage de leur origine indienne : soit que l’on y découvre, même sous leur forme française ou ita- henne, des survivances de mœurs indiennes, soit encore qu’à certains traits maladroits des versions européennes correspondent, dans les versions orientales, des épisodes plus logiques, donc originaux.
La première de ces prétentions, qui tend à retrouver dans les fabliaux ou dans les contes de paysans des débris de mœurs indiennes, voire de croyances bouddhistes, est si vaine que, seuls, les sous-disciples de l’École paraissent n’y avoir pas encore renoncé. Aussi, nous accordons volontiers que, dans le chapitre où nous rappelons quel- ques-unes de ces tentatives avortées (Chapitre V), nous avons trop cédé au désir de vaincre sans péril des adver- saires peut-être imaginaires.
On ne saurait se débarrasser aussi aisément de la seconde de ces affirmations, à savoir que les formes occidentales d’un conte, comparées aux formes orien- tales, se révèlent souvent comme de gauches et illogiques remaniements.
Pour le démontrer, les orientalistes ont appliqué, en un grand nombre de monographies de contes, des procédés de comparaison infiniment minutieux. Avec une bonne foi patiente dont le lecteur sera juge, j'ai accepté cette
Google |
10 LES FABLIAUX
méthode. Le nombre des pages de ce livre serait doublé, si j'y avais exposé toutes les enquêtes que j'ai tentées. J'ai dù me borner : j'ai du moins rapporté celles qui concer- naïent tous les fabliaux attestés en Orient. Le nombre en est, sans doute, très grand ? Plus d’un lecteur sera sur- pris peut-être de voir qu'ils ne sont que onze.
Or les résultats de ces enquêtes (Chapitres VI et VIT) * me paraissent contredire la théorie indianiste.
Dans certains contes — et c’est le cas le plus fréquent — les groupes occidental et oriental n’offrent en com- mun qu’un minimum de données, si nécessaires à la vie même du conte, qu'elles se retrouvent fatalement dans toutes les versions possibles ; si bien qu’on ne peut rien savoir du rapport de ces versions, ni décider si les formes occidentales sont les primitives ou inversement.
En d’autres cas, loin que les versions orientales soient les mieux agencées, les plus logiques, partant les versions- mères, il semble au contraire que le rapport soit inverse, et ce sont les versions indiennes qui apparaissent plutôt comme des remaniements.
Si ces observations sont justes, l’ambitieuse théorie orientaliste devra se réduire à d’inoffensives proposi- tions, que nul ne lui contestera jamais. L’Inde a, très anciennement, pour diverses raisons et notamment pour les besoins de la prédication bouddhiste, inventé des contes. Elle en a surtout recueilli, qui existaient déjà, dans la tradition orale. Elle les a rassemblés, la première, en de vastes recueils, tandis que les Égyptiens et les Grecs, qui les contaient, eux aussi, ne daignaient que rarement les écrire.
Ces recueils sont restés longtemps confinés dans l'Inde.
1. Cf. aussi l’appendice I].
INTRODUCTION 11
Pourtant, après avoir été traduits en diverses langués de l'Orient, deux ou trois d’entre eux seulement, et très tard, au x11e et au x111e siècle de notre ère, ont été mis en latin, en espagnol, en français. Ils ont exercé sur la tradition orale une influence certaine, maïs trés médiocre ; car au moyen âge un fort petit nombre de contes paraît être sorti de ces collections. À la Renaissance et dans les temps modernes, elles ont été traduites de nouveau : elles ne semblent avoir fourni que des occasions de plagiats à des conteurs lettrés. L'histoire de ces traductions, tant au moyen âge que dans les temps modernes, n’intéresse donc guère que les seuls bibliographes.
Par voie orale, des contes sont assuréments venus de l'Inde, tant au moyen âge que depuis. Contes de tout genre, merveilleux ou plaisants, fables et fabliaux. Peut- être même, malgré les apparences contraires, les quelques fabliaux que nous étudions spécialement en sont-ils ori- ginaires. Mais c’est une concession toute gratuite, car nul n’a le pouvoir de prouver cette origine orientale. Conces- sion nécessaire pourtant, car il n’y a nulle raison d’exclure l'Inde du nombre des pays créateurs de contes. Tous en ont créé. Îlest venu, il vient des contes de l’Inde, comme il en vient journellement de la Kabylie et de la Lithuanie.
Bref, la théorie orientaliste est vraie quand elle se réduit à dire : « L’Inde a produit de grandes collections de contes. Par voie lettrée et par voie orale, elle a con- tribué à en propager un grand nombre. » Affirmations qui conviennent, l’une et l’autre, à un autre pays civilisé quel- conque. Elle est fausse quand elle attribue à l’inde un rôle prépondérant, quand elle l’appelle « le réservoir, la source, la matrice, le foyer, la patrie des contes ». C’est dire que le système orientaliste meurt, au moment précis où il devient un système.
12 LES FABLIAUX
* # +
En nos diverses enquêtes, la méthode de comparaison, universellement admise par les folk-loristes, nous prouvait son impuissance à démontrer que le conte étudié fût ori- ginaire de l'Orient. Mais nous révélait-elle une autre patrie pour Ce conte ? Nous disait-elle :1l n’est pas né dans l’Inde, mais en ftalie, ou en Espagne ?
Non : la méthode paraît stérile (Chapitre VIII), et ne le paraît pas seulement dans les quelques monographies que j'ai tentées. Depuis cinquante ans que les plus illustres savants s’obstinent à collectionner des variantes de contes pour les comparer, pour en chercher l’origine et le mode de propagation, l’immense majorité de leurs recherches n’aboutissent pas : si le conte étudié est conservé sous quelque forme orientale, ils se hâtent de le déclarer indien d’origine ; sinon, ils se confinent dans un inutile classe- ment logique des variantes, et s’abstiennent de toute con- clusion, ou même de toute conjecture.
Or, pourquoi certains contes sont-ils réfractaires à ce genre de recherches ?
La méthode qu’on y emploie paraît pourtant très sûre. Elle se résume en cette phrase, qui est de M. G. Paris : « Ï] faut de toute nécessité distinguer dans un conte entre les éléments qui le constituent réellement, et les traits qui n’y sont qu'accessoires, récents et fortuits *. » Dans un grand nombre de contes, le seul examen « des éléments qui constituent réellement le conte » résout la question d’origine ; l’inspection des « traits accessoires » résout la question du mode de propagation. |
En effet, à examiner en certains contes les éléments « qui le constituent réellement », qui en forment l’orga-
1. Revue critique du # décembre 1875.
INTRODUCTION 13
nisme, on s’aperçoit qu'ils appartiennent nécessairement à une certaine race, à une certaine civilisation. Ils sup- posent des mœurs, des croyances spéciales ; ils ne peuvent convenir qu'à un groupe d'hommes très déterminé. On peut les définir des contes ethniques. On constitue ainsi des groupes de contes celtiques, germaniques ; chrétiens, musulmans ; médiévaux, modernes. Il est tel conte de la Table Ronde que nous rapportons avec assurance à l’Ar- morique ou au pays de Gailes, même si nous n’en possé- dons aucune forme bretonne, ni galloise.
En second lieu, la comparaison des traits accessoires des différentes versions peut nous renseigner sur la pro- pagation du conte. Ils sont en effet, souvent, les témoins des adaptations nécessaires que le conte a dû subir pour passer de sa patrie à des groupes d'hommes voisins, plus ou moins différents, incapables de l’accepter sans le modifier.
On sait combien cette méthode est féconde pour l’étude des légendes épiques et hagiographiques. Elle l’est aussi pour déterminer l’évolution d’un grand nombre de contes, de ceux, par exemple, qui forment le noyau des romans de la Table Ronde.
Le grand malheur a été de croire, depuis cinquante ans, que ces mêmes procédés pouvaient s’appliquer à des contes quelconques. On parvenait à établir l’origine de la légende d'Arthur : pourquoi pas celle de la Matrone d'Éphèse ? On pouvait étudier l’histoire de Renart : pour- quoi pas celle d’une fable quelconque ? On pouvait recons- tituer l’histoire poétique de Garin de Monglane ou de saint Brandan : pourquoi pas celle du Petit Poucet ? Pour- quoi les contes populaires les plus aimés, les plus répan- dus, seraient-ils précisément ceux dont il est interdit de déterminer l’origine ct les migrations ?
14 LES FABLIAUX
La raison en est simple, pourtant.
La méthode est bonne pour les contes ethniques, parce qu’elle se résume à marquer quelle limitation les données sentimentales, morales, merveilleuses de la légende Jui imposent dans l’espace et dans le temps ; à étudier à quels hommes elle convient exclusivement ; au prix de quelles transformations elle peut convenir à des hommes diffé- rents de ses premiers inventeurs.
Mais l'immense majorité des contes populaires, presque tous les fabliaux, presque toutes les fables, presque tous les contes de fées échappent, par leur nature, à toute limi- tation.
Les éléments « qui les constituent réellzment » reposent soit, dans la plupart des fabliaux et des fables, sur des données morales si générales qu’elles peuvent également être admises de tout homme, en un temps quelconque ; soit, dans la plupart des contes de fées, sur un merveilleux si peu caractérisé qu’il ne choque aucune croyance, et peut être indifféremment accepté, à titre de simple fan- taisie amusante, par un bouddhiste, un chrétien, un mu- sulman, un fétichiste.
De là, leur double don d’ubiquité et de pérennité. De là, par conséquence immédiate, l'impossibilité de rien savoir de leur origine, ni de leur mode de propagation. Ils n’ont rien d’ethnique : comment les attribuer à tel peuple créateur ? — Îls ne sont caractéristiques d’aucune civili- sation : comment les localiser ? — d’aucun temps : com- ment les dater ?
On l’a voulu faire pourtant ; de là, ces vaines comparai- sons de versions, si souvent tentées avant nous et par nous, et dont le lecteur trouvera plus loin des exemples signifi- catifs ; — de là, ces bizarres constructions purement logiques, fondées sur la similitude de traits accessoires
INTRODUCTION 45
indifférents ; — de là, cette histoire étrange de chaque conte, histoire sans dates et sans géographie, soustraite aux catégories de l’espace et du temps ; ces généalogies où une forme du xix® siècle apparaît comme l’ancêtre d’une forme de l'Égypte ancienne ; ces groupements de versions qui associent en une seule famille, sans que jamais on sache pourquoi, ici un conte breton et un récit kalmouk, là un narrateur arabe et un novelliste italien.
La question de l’origine et de la propagation des contes paraît donc une question mal posée. Elle est soluble, elle est résolue déjà, souvent, quand il s’agit des contes ethniques. Pour les autres, qui forment l'immense majo- rité, il est impossible de savoir où, quand chacun d’eux est né, puisque, par définition, il peut être né en un heu, en un temps quelconques ; 1l est impossible de savoir davantage comment chacun d’eux s’est propagé, puisque, n’ayant à vaincre aucune résistance pour passer d’une civilisation à une autre, il vagabonde par le monde, sans connaître plus de règles fixes qu’une graine emportée par le vent. |
Donc ce travail tend à une sorte de déplacement de la <çuestion.
L'histoire ne nous permet pas de supposer qu’il ait existé un peuple privilégié, ayant reçu la mission d’inventer les contes dont devait à perpétuité s'amuser l’humanité future. Elle nous montre, au contraire, que chaque peuple a créé ses contes, qui lui appartiennent : les Bretons, les Germains, les Slaves, les Indiens. Puisque chaque peuple a le pouvoir de créer des contes ethniques, il est naturel de supposer qu'il a pu aussi inventer des contes plus généraux, qui, étant très plaisants et très inoffensifs en leurs données, voyagent indifféremment de pays en pays.
Îl faut donc conclure à la polygenèse des contes. Il faut
16 LES FABLIAUX
renoncer à ces stériles comparaisons de versions, qui pré- tendent découvrir.des lois de propagation, à jamais indé- couvrables : car elles n’existent pas. Ïl faut abandonner ces vains classements qui se fondent sur la similitude en des pays divers de certains traits forcément insignifiants (par le fait même qu'ils réapparaissent en des pays divers
— et qui négligent les éléments locaux, différentiels, non voyageurs, de ces récits, — les seuls intéressants.
Ces mêmes contes non ethniques, indifférents si on les considère en leurs données organiques, patrimoine banal de tous les peuples, revêtent dans chaque civilisation, presque dans chaque village, une forme diverse. Sous ce costume local, ils sont les citoyens de tel ou tel pays : ils deviennent, à leur tour, des contes ethniques.
Sous cette forme, les contes de fées n’impliquent pas seulement ce merveilleux banal, qui, seul, vagabonde du Japon à la Basse-Bretagne ; mais ils retiennent, en des parties non transmissibles de peuple à peuple, le souvenir de mœurs locales parfois très anciennes, de conceptions surnaturelles abolies, et par là fournissent des matériaux précieux aux anthropologistes, aux mythologues : le champ reste ouvert à l’ingénieuse Mélusine.
Pareillement, les mêmes contes à rire indifférents sous leur forme organique, immuable, commune à Rutebeuf, aux Mille et une Nuits, à Chaucer, à Boccace, deviennent des témoins précieux, chez Rutebeuf, des mœurs du x siècle français ; dans les Mille et une Nuits, de l’ima- gination arabe ; chez Chaucer, du xrv® siècle anglais ; chez Boccace, de la première renaissance italienne. — C’est ce qu’essaye de, montrer, par l’exemple des fabliaux, la seconde partie de ce livre.
INTRODUCTION 17
Qu'il me soit permis de prévoir ici, en quelques mots, deux critiques.
D'abord, on peut dire que, si l’on supprimait de ce tra- vail tout ce qui n’est pas l’étude des fabliaux, on l’abrège- rait de moitié. Je l’accorde ; mais c’est trop peu dire : qui ferait cette suppression ne le réduirait pas seulement de. moitié ; 1] le réduirait à néant. — Nous nous trouvions en présence d’une théorie de l’origine des fabliaux, qui les faisait venir de l’Inde. S’appuyait-elle sur des arguments tirés de l’examen des seuls fabliaux ? Non, mais sur des séries de considérations historiques et sur une méthode comparative d’où elle concluait à l’origine orientale des fabliaux et d’autres groupes de contes, indistinctement. Si elle se fût confinée dans le seul examen des contes à rire, elle ne compterait pas : il en serait de même de toute tentative de réfutation qui ne voudrait retenir de ses argu- ments que ceux qui concernent spécialement les fabliaux.
Une autre critique plus grave est celle qu’on tirerait du caractère négatif en apparence de mes conclusions. Je me défends ailleurs * contre ce reproche de scepticisme et d’agnosticisme. Le premier alchimiste qui a soutenu l'impossibilité de découvrir la pierre philosophale n’était pas un sceptique, mais un croyant. On peut me dire, pourtant : à la fin de votre longue discussion, il n’y a rien de fait, rien, qu’une théorie ruinée, si tant est qu’elle le soit.
Si elle ne l’est pas, si elle triomphe de nos fables attaques, cette discussion n’aura pourtant pas été inutile.
1. V. le chapitre VIII.
BÉDIER, — Les Fabliaur.
to
18 LES FABLIAUX
Toute critique de méthodes est chose bonne ; car il arrive souvent que les partisans d'un système, trop convaincus de l'évidence de leurs principes, n’aient pas conscience qu’ils ont négligé de les rendre également clairs pour tous. Inondés de la lumière qu'ils en reçoivent, ils oublient que des esprits sincères (et non nécessairement aveugles} vivent, un peu par leur faute, dans une zone moins plei- nement éclairée. Il est bon que ceux-là demandent plus de lumière, même s'ils la demandent en la niant téméraire- ment. De là le sens profond de cette parole : « I faut qu'il y ait des hérésies. » Si nos critiques sont démontrées fausses, la démonstration de leur fausseté fortifiera, pour le plus grand bien de la science, les théories mêmes que nous avons combattues.
Si, au contraire, nos critiques sont fondées en fait et en raison, qu’on veuille bien songer, avant de nous repro- cher le caractère en apparence négatif de nos conclusions, à la place que tient tout système faux, aux théories voi- sines qu’il comprime, au nombre de travailleurs qu'il immobilise pour un travail stérile.
Combien d’esprits restent aujourd’hui défiants à l'égard des recherches de MM. Lang et Gaidoz, et de toute tenta- tive folk-loriste, de peur de s’exposer à la déconvenue comique qui consisterait à prendre pour des survivances de mœurs primitives, pour des détritus des conceptions les plus antiques de nos races, les imaginations de quelque prédicant bouddhiste !
S'il est vrai que la science des traditions populaires doive être débarrassée de l’obsédant problème de l’origine des contes, les savants qui s'occupent de novellistique cesseront de croire que toute leur tâche doive consister à étudier, à propos de Chaucer, le (ukasaptati ; à faire défiler inutilement sous nos yeux, à propos de La Fon-
INTRODUCTION 19
taine, tous les conteurs passés, convoqués des points les plus opposés de la terre, du midi au septentrion et de l’orient au couchant.
Quelle aurait été la seconde partie de ce livre si nous avions admis la théorie indianiste ? Considérant lesfabliaux comme une matière non proprement française, mais étran- gère, 1l aurait fallu étudier comment l'imagination orien- tale s’était réfractée dans l’esprit de nos trouvères. Là aurait dù être l'effort du travail : mais, si l'hypothèse orientaliste est vaine, cette recherche eût porté à faux. Si nous avions admis que les contes orientaux se sont trans- formés en fabliaux, les fabliaux en farces françaises d’une part, d’autre part en nouvelles italiennes, nous aurions dû étudier les transformations que les novellistes italiens ou les auteurs comiques du xv® siècle ont fait subir à leurs modèles supposés. Or notre conception de l’origine des fabliaux écartait les recherches de ce genre : les auteurs de farces françaises et les novellistes italiens ont pris leurs sujets non dans les fabliaux que, sauf Boccace peut- être, ils ignoraient aussi bien que Ptolémée ignorait l'existence de l'Amérique, mais dans la tradition orale. Fabliaux, farces, nouvelles italiennes ne sont que les actz dents littéraires de l’incessante vie populaire des contes. Îl est peut-être utile de comparer entre elles ces diverses manifestations littéraires (v. notre chapitre [X). Mais il est permis aussi de considérer les fabliaux comme des œuvres non pas adoptives, mais exclusivement françaises ; et de même les nouvelles de Sercambi ou de Bandello, sans se préoccuper de leurs sources, comme des œuvres exclusivement italiennes. —- Cette conception est fausse peut-être, — négative, non pas.
20 LES FABLIAUX
* FF +
Quels traitscommuns nous révèle l’analyse des fabliaux ? Quelle est la portée de l'esprit gaulois, fait de gaieté facile, libre jusqu’au cynisme, réaliste sans amértuie, optimiste au contraire, rarement satirique ? Ou bien, quand il est satirique, quelle autorité les auteurs de fabliaux ont-ils pour mener le convicium saecul, quelle est la valeur de leurs railleries contre les femmes, le clergé, les chevaliers, les bourgeois ? (Chapitre X.)
Quels sont les procédés de composition et de style de nos trouvères dans les fabliaux ? (Chapitre XI.)
Comment l'esprit des fabliaux naît et se développe au cours du x11e siècle, en même temps que la bourgeoisie des communes affranchies, par elle et pour elle ; comment il représente l’une des faces de la littérature du moyen âge, et forme avec l'esprit chevaleresque le plus saisissant des contrastes. (Chapitre XII.)
Comment, pourtant, le goût des fablhiaux et de la htté- rature apparentée se répand dans les plus hautes classes, si bien que nous constatons une étrange promiscuité des genres les plus nobles et les plus bas, des publics les plus aristocratiques et les plus grossiers. (Chapitre XIÏL.)
Que peut-on savoir des auteurs de fabliaux ? et com- ment la place qui leur fut faite dans la société du temps rend compte de cette confusion des publics et des genres, explique que les jongleurs soient à la fois les porteurs des plus héroïques, des plus idéalistes poèmes, et des plus ordes vilenies. (Chapitre XIV.) Quelle est, en résumé, l'évolution du genre littéraire des fabliaux ? Pourquoi vient-1il à dépérir et s’éteint-il au début du xiv® siècle ? (Chapitre XV.)
Telles sont les principales questions que pose notre
INTRODUCTION 21
seconde partie. Nous ne faisons que les indiquer, par ce bref sommaire : non que nous les tenions pour secon- daires et accessoires, mais comme elles sont moins expo- sées à la controverse que les précédentes, il nous a paru moins utile de marquer ici par avance nos positions. Le lecteur, s’il est plus curieux de connaître nos jugements par leur dispositif que par leurs considérants, pourra se reporter à notre conclusion, où nous les résumons.
Mais on peut dire qu’il y a ici, réunis par un lien factice, deux livres en un : le premier qui serait d’un apprenti folk-loriste, le second d’un apprenti romaniste.
Nous croyons pourtant que l’unité de ce travail n’est pas seulement dans son titre : Les fabhaux. Elle est tout entière dans cette proposition : l’étude d’un groupe de contes populaires quelconque, vaine si on tente de les suivre de migration en migration jusqu’à leur indécou- vrable patrie, peut être féconde si on les considère sous la forme que leur a donnée telle ou telle civilisation. — Notre première partie propose et définit la méthode ; la seconde tente de l’appliquer. Elle est dans les nécessités du sujet ; et, si nous n’avions choisi les fabliaux, comme exemple nécessaire, il nous aurait fallu traiter d’un autre groupe quelconque de contes, soit des nouvelles de Stra- parole ou de Sacchetti, soit d’un autre recueil de contes populaires modernes, breton ou lorrain.
Celui qui écrit ces lignes doit à M. Gaston Paris plus qu'il ne saurait dire. Il y a sept ans, parmi les discipl:s qui entuu- raient sa chaire, M. Gaston Paris distinguait le plus jeune, le plus an »nyme, encore sur les bancs de l’École normale.
22 LES FABLIAUX
I lPadmettait, sans lui faire subir le stage ordinaire des néo- phytes, à ces conférences du dimanche dont nul de ses anciens élèves ne perd jamais le souvenir ; il ouvrait sa Romania au premier travail de ce débutant. Quelques mois plus tard, par une inexplicable faveur, chaque semaine, à jour fixe,il l’appelaït chez lui ; et pendant une année,le pro- fesseur de l’École des Hautes Études et du Collège de France donna à l’étudiant d’inoubliables leçons privées, en sorte que celui-ci n’apprit pas les éléments des méthodes de la philologie romane dans des manuels, mais à leur source la plus pure, dans le commerce du noble esprit qui les avait fondées ou précisées. L’année suivante, le même élève fut envoyé, grâce à lui, en Allemagne ; des lettres d'introduction de M. G. Paris auprès des savants d’outre- Rhin l’y avaient précédé, et M. Hermann Suchier, de l’Uni- versité de Halle, lui accordait, entre autres, un appui pré- cieux. — Depuis, à Paris, plus tard dans l’Université suisse où son élève eut l'honneur d’enseigner, de près comme de loin, par ses lettres comme par ses entretiens, soit que M. G. Paris lui ouvrît sa bibliothèque de folk-lore, soit qu’il accordât à l’une de ses publications un encou- rageant compte rendu, soit qu’il ait fait admettre le pré- sent livre dans la Bibliothèque de l’École des Hautes Études, partout, sous des formes ingénieuses et multiples, toujours présente, s’est étendue sur son travail et sur sa vie privée la chère bienveillance de son maître.
Rappeler 1c1 ces choses, c’est un devoir aimé. C’est un péril aussi ; car le lecteur de ce livre verra trop clairement que cette confiance aurait pu être placée sur un plus digne, et qu’un autre, s’il avait rencontré au début de sa carrière un aussi puissant patronage intellectuel, en eût mieux profité. Je n’ai su reconnaître tant de bienfaits que par une infinie affection et par beaucoup de travail.
INTRODUCTION 23
Par une qualité, du moins, les disciples de M. G. Paris m’'avoueront pour l’un des leurs.
Il se trouve que ce travail sur les fabliaux, que M.G.Paris a de plus ou moins près dirigé, contredit certaines idées qu’il a soutenues. Cette théorie orientaliste que j’attaque, il ne l’a pas acceptée dans ses prétentions excessives ; mais dans la limite où elle est en effet vraisemblable, il la croit vraie. L'étude des faits m’a conduit à des conclusions -contraires, Je sens combien elles sont téméraires, se heurtant à une si redoutable autorité. Je ne les exprime pas sans tremblement : je les exprime pourtant.
Par là du moins, M. G. Paris me reconnaîtra comme de son école. Parmi ceux qui la forment, il n’en est pas un qui soit à son égard comme le famulus passif du docteur Faust. Tous ont appris de lui la recherche scrupuleuse et patiente, mais indépendante et brave, du vrai ; la soumis- sion du travailleur, non à un principe extérieur d’autorité, mais aux faits, et aux conséquences qu’il en voit découler ; la défiance de soi, la prudence à conclure, mais aussi, quand il croit que les faits ont parlé, l'honnêteté qui s’applique à redire ce qu’ils ont dit. Tous ont retenu de lui ces paroles élevées : « Je professe absolument et sans réserve cette doctrine que la science n’a d’autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses,que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui se permet, dans les faits qu’il étudie, dans les conclusions qu'il en tire, la plus petite dissimulation, l’altération la plus légère, n’est pas digne d’avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d’ad- mission plus indispensable que l’habileté. »
LES FABLIAUX
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
QU'EST-CE QU'UN FABLIAU ? — DÉNOMBREMENT, RÉPARTITION CHRONOLOGIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DES FABLIAUX.
I. La forme du mot : fabliau ou fableau ?
II. Définition du genre : Les fabliaux sont des contes à rire en vers: dénombrement de nos contes fondé sur cette définition : leur oppo- sition aux autres genres narratifs du moyen âge, lais, dits, romans, etc.
III. Qu'il s’est perdu beaucoup de fabliaux ; mais ceux qui nous sont parve- nus représentent suffisamment le genre.
IV. Dates entre lesquelles ont fleuri les fabliaux : 1159-1340.
V. Essai de répartition géographique : que les fabliaux paraissent avoir surtout fleuri dans la région picarde.
I
En intitulant ce livre Les Fabliaux, je ne me dissimule pas l'excès de ma témérité’. Toute la jeune école romaniste dit fableau, comme elle dit trouveur. Quiconque ose écrire encore fabliau, trouvère, fait œuvre de réaction. Il est un profane, un schismatique tout au moins. |
Certes, la seule forme française du mot est, en effet, fableau : cela n’est point discutable. Le représentant d’un diminutif de fabula (fabula + ellus) doit donner fableau, comme bellus donne beau *.
1. Elle m'a déjà été reprochée par le savant M. A. Tobler, dans l’Archiv de Herrig, t. LXXXVII, p. 441.
2. On sait comment se sont comportés tous les mots analogues : e devant U + s a dégagé un a parasite (beals) ; LL s'est réduite à 1, et devant une con- sonne, l s’est vocalisée (beaus). On déclinait donc en vieux français :
Sing. sujet : h fableaus Pluriel. sujet : li fablel rég. : le fablel rég. : les fableaus.
. ; « . A 1 La forme du pluriel a réagi sur le singulier : le fableau.
26 LES FABLIAUX
D'où vient donc la forme fabliau ? Elle appartient aux dialectes du Nord-Est *. Les savants des derniers siècles, le président Fau- chet, le comte de Caylus, ont trouvé. cette forme dans des manu- scrits picards et l’ont adoptée, sans se douter qu’elle fût dialec- tale. Leur erreur, déplorable, s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Nous ne devrions pas plus dire fabliau que nous ne disons : biau, châtiau, tabliau. Fabliau est un provincialisme.
Les défenseurs de fableau ont donc pour eux la phonétique et la logique, comme tous les puristes. Mais ils ont contre eux, pré- cisément, d’être des puristes. Nous pouvons déplorer qu’une forme inexacte ait ainsi fait fortune. Nous pouvons regretter d’être venus trop tard dans un monde trop vieux, et qui, depuis les temps lointains du président Claude Fauchet* et de Huet, évêque d’Avranches*, dit fabliau ; — ou trop tôt, dans un monde trop jeune, qui ne dit pas encore fableau. Mais ceux qui sou- tiennent fableau ne doivent pas se dissimuler que, s'ils méritent peut-être la reconnaissance future de nos petits-neveux, ils affrontent assurément l’imperceptible sourire de nos contempo- rains. J’avoue n’avoir pas ce courage, pour défendre 1 une cause si indifférente.
Il y a, d’ailleurs, ici, outre cette question de bon goût, une menue question de principe. Avons-nous donc le droit de réfor- mer les mots mal constitués de netre langue ? Il nous déplait de dire trouvère; alors que nous Be disons pas emperere ; mais nous ne sommes pas plus autorisés à dire trouveur que sereur, au lieu de sœur. De même pour notre mot : les anciens érudits l'ont pris à des manuscrits picards et n’ont pas eu tout à fait tort : la forme fabliau est en effet plus fréquente dans les manuscrits que sa concurrente, parce que la Picardie est la province qui parait avoir le plus richement développé ce genre, et il est juste, en un sens, que la forme du mot conserve pour nous la marque de ce
1. Fabliaus était un dissyllabe : (Cis fabliaus aus maris promet... MR, III, 57). — (Par les initiales MR, je désigne l'édition des fabliaux de MM. de Montaiglon et Raynaud),
2. « Nos trouverres…. alloyent par les cours resjouir les princes, meslant quelquefois. des fabliaux : qui estoient comptes faicts. a plaisir. » Fauchet, Œuvres, 1610, fo 551, r0,
3. Huet, Traité de l'origine des romans, p. 459 de l'édition de 1711 : « Les jongleurs et les trouverres coururent la France, débitant leurs romans et Jabliaux. »
LA FORME DU MOT : FABLIAU OU FABLEAU ? 27
fait Httéraire. — Vous dites que nous devons parler français en français, et non picard ? Mais il est aussi illogique de parler aujourd’hui vieux-français que vieux-picard ; si nous voulons parler français, ne disons ni fabliau ni fableau, mais conte à rire; de même, ne disons ni trouvère ni érouveur, Mais poële. Qu'est-ce donc, d’ailleurs, parler français, sinon suivre l’usage du grand nombre, quand il est approuvé par nos écrivains ? Les savants ont le droit, entre eux, de refaire un mot technique, un mot d’érudits, non connu du public, et qui ne fasse point partie du trésor commun de notre vocabulaire. Mais il n’en va pas ainsi pour le mot fabliau. Pas un lettré qui ne le connaisse ; pas un écrivain de notre siècle qui nel’ait employé. C’est sous cette forme ‘ qu’on le connaît à l’étranger, et sous cette forme que Victor Hugo lui a fait l'honneur d’une rime :
Ici, sous chaque porte, S’assied le fabliau, Nain du foyer qui porte Perruque in-folio !.…
C'est donc l’un de ces mille et un mots à moitié réguliers dont toute langue foisonne, et contre lesquels il sied mal de se dresser en réformateurs. Telles, les expressions consacrées : l’esprit gaulois, le style gothique. Si impropres soient-elles, on ne peut s'en passer sans quelque gêne, partant sans quelque pédantisme. J'aime mieux Philippe le Bel que Philippe le Beau, Montaigne que Montagne, et je ne cesserai de prononcer violoncelle à la française que lorsque j'aurai entendu prononcer à l'italienne le mot vermicelle. Employer la forme fabliau, ce n’est pas, dites-
1. Chansons des rues et des bois. Fuite en Sologne. — Comparez Condorcet, Tableau des progrès de l'esprit humain, éd. de l'an III, p. 168 : « Les recueils de nos fabliaux sont pleins de traits qui rappellent la liberté de pensée. »; — Th. de Banville, Idylles prussiennes, éd. Lemerre, p. 144 ; — Michelet, Hist. de France, 1. I], p. 62 (la na veté de nos fabliaux) ; t. IT, p. 63 (la seine ‘des fabliaux) ; — Taine, Histoire de la litt. anglaise, t. 1, p. 97 (Prenez un fabliau méme dramatique) ; — Daudet, Leitres de mon moulin : « Je trouve un adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l’abrégeant un peu... v,etc., etc. — En Angleterre, c'est sous ce titre que nos contes ont été traduits (Way, Fabliaur or tales, 1815, 3 vol, in-80), — En Allemagne : « Vergleicht man die afz. fabliaur mit den arabischen Mæhrchen.…. » (Schle- gel, Geschichie der alien und neuen Literatur, 1812, Œuvres complètes, Vicune, 1846, t. I, p. 225). Ete., ete.
28 LES FABLIAUX
vous, parler français ? Parler sans affectation,c’est pourtant,déjà, parler français.
Mais, plus que le mot, la chose importe. Sur quels poèmes les hommes du moyen âge appliquaient-ils cette étiquette, fableau ou jabliau ? Il faut fonder notre étude sur une exacte définition. — Les fabliaux conservés représentent-ils suffisamment le genre ? — Comment sont-ils répartis dans le temps ? dans l’espace ?
Ce sont là les prolégomènes nécessaires de notre sujet.
IT
Qu'est-ce qu’un fabliau ?
La notion n’en est pas très constante en dehors du cercle des purs médiévistes, et plus d’un lecteur, — et des plus lettrés, — attiré par le titre de ce livre, sera déçu, peut-être, à l'ouvrir. Il attend que je le ravisse au sein du beau monde romantique : car, dans l’usage courant de la langue, fabliau se dit de toute légende du moyen âge, gracieuse ou terrible, fantastique, plaisante ou sentimentale. Michelet, notamment, lui attribue sans cesse cette très générale acception. Cet abus du mot est ancien, puisqu'il remonte au président Claude Fauchet, qui écrivait en 1581. Depuis, les éditeurs successifs des poèmes du moyen âge l’ont accrédité : Barbazan en 1756*, Legrand d’Aussy en 1779 et en 1789*, Méon en 1808 * et 1824‘, Jubinal en 1839 et 1842°, ont réuni pêle-mêle, sous le même titre générique de Fabliaux, les poèmes les plus hétéroclites. « Miracles et contes dévots, chro- niques historiques rimées, lais, petits romans d’aventure, débats,
1. Fabliaux et contes des poètes françois des XIIe, XIIIe, XIVe et XV® siècles, tirés des meilleurs auteurs [par Barbazan], (3 vol., Paris, 1756).
2. Fabliaux ou contes du XIIe et du XITI® siècle, traduits ou extraits d’après divers manuscrits du tems. avec des notes historiques et critiques. Paris, 4 vol., 1779. Le quatrième est intitulé : Contes dévots, fables et romans anciens pour servir de suite aux fabliaux, par M. Legrand.
3. Fabliaux et contes des poëtes françois des XI°, XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles. p. p. Barbazan. Nouvelle édition augmentée et revue sur les ma- nuscrüts de la B. impériale, par M. Méon, 1808, 4 vol.
4. Nouveau recueil de fabliaux et contes inédits des poètes français des XIIe, XIIIe, XIVe et XVe s., p. p. par M. Méon, 2 vol., Paris, 1823.
5. Nouveau recueil de contes, dits, fabliaux et autres pièces inédites des XIIIe, XIVe et XV® siècles, pour faire suite aux collections de Legrand d’Aussy, Barbazan et Méon, par A. Jubinal, 1839 (1er vol.) et 1842 (2e vol.).
DÉFINITION DU GENRE 29
dits, pièces morales, tout ce qui se rencontrait d’ancien et de curieux sans être long a été publié par eux au hasard et en masse ?. »
Dès que les critiques ont commencé à se débrouiller parmi les œuvres du moyen âge, ils ont pris garde que les poètes d'alors entendaient par fabliau non pas indistinctement toute légende, mais un genre littéraire très déterminé. Les définitions se sont donc précisées, depuis la magistrale étude de J.-V. Le Clerc, jusqu’à la belle édition de MM. A. de Montaiglon et G. Ray- naud”. — Comme ceux-ci se proposaient de publier tous les fabliaux et rien que des fabliaux, ils se soucièrent de fonder leur labeur sur une définition qui convint à tout le défini et au seul défini. Leur concept du mot et de la chose, encore assez incertain et flottant dans leurs premiers volumes, se précise dans les quatre derniers, où l’on ne trouve, en effet, sauf quelques cas douteux, que des fabliaux. Ÿ trouve-t-on tous les fabliaux ? Oui, sauf de rares exceptions. Les quelques observations qui suivent — non plus que la dissertation spéciale de M. O. Pilz Sur le sens du mot fablel ‘ — n’ajouteront donc rien à une définition acquise par nos devanciers, et d’ailleurs facile à donner. Elles ne chan- geront pas la physionomie de leur collection, mais en supprime- ront quelques numéros, pour les remplacer par quelques autres.
L'erreur de la langue générale contemporaine qui entend par fabliau à peu près toute légende du moyen âge et l'embarras des romanistes pour déterminer exactement le sens ancien du mot sont deux effets d’une même cause, à savoir : que les trouvères eux-mêmes en ont fait parfois un emploi indiscret et vague. Phé- nomène trop naturel en un temps qui, d’une part, ne se souciait guère de composer des poétiques et, qui, d’ailleurs, ne disposait. que d’un choix de termes assez restreint, fable, lai, dit, roman, jabliau, miracle, pour désigner de nombreuses variétés de
1. À. de Montaiglon, Recueil des Fabliaur, avant-propos, p. 9.
2. Histoire littéraire de la France, t. XXIII.
3. Recueil général et complet des fabliaur des XIIIe et XIV® siècles, imprimés ou inédits, publié d'après les manuscrits par Ana'ole de Moniai- glon et (à partir du t. 11) par Gaston Raynaud. Paris, Jouaust, 6 vol. in-8° (1872, 1876, 1878, 1880, 1883, 1890).
4. Beitræge zur Kenninis der alifz. Fabliaur. 1. Die Bedeutung des Wortes Fablel. Diss. de Marbourg, par Oscar Pilz, Stettin, 1889.
30 LES FABLIAUX
poèmes narratifs. De plus, tous ces genres se développent sou- dain, concurremment, vers le milieu du xu® siècle. Ils germent pêle-mêle, s'organisent, puis se différencient ; mais, avant qu’ils aient pris claire conscience d'eux-mêmes, ils se confondent dans une sorte d’indétermination. Tout genre connaît, à sa naissance, de pareilles hésitations. Qu’on se rappelle, par exemple, l’em- barras des poètes du règne de Louis XIII pour distinguer, par des mots divers, les différents genres dramatiques, à l’époque où Corneille n’appliquait pas encore les règles « parce qu'il ne savait pas qu'il y en eût », et où il intitulait pareillement tragi- comédies, Clütandre et le Cid. Ajoutez que le mot fabliau, qui, par étymologie, signifiait simplement court récit fictif, était né vague : d’où sa facilité à s’appliquer à des poèmes divers de ton et d'inspiration.
Pourtant une tradition s'établit vite, qui affecta exclusive- ment le mot à des poèmes d’un genre très spécial. Il nous est aisé de discerner quels ils sont : si, en effet, sur les 300 fables environ que nous a léguées le moyen âge, 4 seulement portent le titre de fabliaur ; si, pareillement, 7 dits seulement sur 300 sont qualifiés de fabliaux, c’est que cette étiquette est indûment appliquée à ces 4 fables, à ces 7 dits, et l’on doit les exclure d’un dénombrement des fabliaux *, Si, au contraire, cinquante poèmes portent ce nom, qui tous répondent à peu près au type du Vilain ire, c’est que tous les poèmes analogues doivent être appelés j'ibliaux.
On arrive ainsi à cette simple définition : .
Les fabliaux sont des contes à rire en vers.
Elle est un peu étroite : elle ne convient pas à quelques rares poèmes, à certains, par exemple, qui sont plutôt des nouvelles sentimentalés, et que les trouvères nommaient pourtant des fabliaux. Mais, sous la réserve des quelques éclaircissements que voici, elle suffit. Elle nous rend possible cette tâche minutieuse ct nécessaire, qui est le dénombrement exact de notre collection de fabliaux.
1. On trouvera dans le travail de M. Pilz la liste des poèmes qui ont usurpé ce titre au moyen âge : 3 fables ou # ; 2? débats ou batailles, 7 dits,
le Songe d'Enfer de Raoul de Houdenc, le Fablel dou dieu d'Amours, etc.
DÉFINITION DU GENRE 3
40 Les fabliaux', disons-nous d’abord, sont des conies.
Ce qui les constitue essentiellement, c’est le récit. Il faut donc exclure tous les poèmes qui ne contiennent pas la moindre his- toriette, et, de ce chef, nous supprimerons de la collection de MM. de Montaiglon et Raynaud dix poèmes qui sont des satires, des lieux communs moraux, des éloges de corps de métier, des. tableaux de mœurs : toutes ces pièces rentrent dans la catégo- rie, assez mal définie, des dits“. Mais la limite est parfois indé- cise entre les dits et les fabliaux. Le Valet qui d’aise a malaise se met, par exemple, est-il un conte très faible ou un excéllent tableau de mœurs* ? L’un et l’autre. Il sera bon de respecter l'in- décision même des trouvères, .et de marquer, en acoueillant ce poème dans notre collection, comment les fabliaux peuvent con- finer à des genres divers.
Les fabliaux sont des contes : ils étaient narrés et non chan- tés. Il faudra, par suite, supprimer de la collection Montaiglon la Châtelaine de Saint-Gilles‘, qui aurait mieux trouvé sa place parmi les chansons de mal mariées réunies par Bartsch*.
1. On trouve, auprès des formes communes (fablel, fabliau, fableau\, les formes curieuses flabel, flablel. Exemples : se flabliaus puet veritez estre…. (Le Vilain de Bailleul) ; — un Flablel courtois et petit... (Le prestre qui abevete) ; — Dont le flablel je vous dirai. (Les trois aveugles) ; un flallel merveillous et cointe.. (Les Quatre Souhaits) ; un flabel qui n’est mie briés.. (Le Prêtre comporté). — Sur cette singulière mobilité de l’L, voy. W. Focrster, Jahrbuch f., rom. u. engl. Phil., N. F., 1, 286.
2. Le mot dit, comme son sens étymologique le laisse prévoir, est e xtré- mement compréhensif. Aussi s’emploie-t-il comme synonyme non techuique de fabliau, en tant que le fabliau est une espèce du genre narratif. Les trou- vtres appellent communément leurs fabliaux des dits :
Metre vueil m’entente et ma cure À fere un dit d'une aventure... Atunt ai mon fablel finé. (Les Braies du cordelier, IIL, 88.)
Cf. III, 62, III, 89, etc. —- Tout fabliau est un dit ; mais la réciproque n'est pas vraie. Un poème sans récit est un dit et n’est pas un fabliau. C’est pourquoi nous effaçons de la liste de MM. de Montaiglon et Ray mul les dits dialogués des Troveors ribaus (1, 1) et de la Contregengle (II, 53) ; les dits des Marcheanz (II, 37) ; des Vins d'Ouan (IH, 41) : de l'Oustillèment au vilain (11, 43), des Estats du siecle (11, 54), du Faucon lanier (111, 66) ; de Grogrel et de Petit (111, 56) ; Une branche d'armes (11, 38), la patrenostre farste (11, 42).
3. L'auteur du Valet qui d'aise a malaise se met appelle son poème un fabliau (v. 376). Mais M. Pilz (p. 21} lui refuse cette qualité.
4, La Châtelaine de Suint- Gilles, MR, I, 11.
5. V. Jeanroy, Les origines de la poésie lyrique en France, 1889, ch. IV.
32 - LES FABLIAUX
Faut-il donc en exclure, pour la même raison, le Prêtre qui fut mis au lardier* ? Cette spirituelle piécette est rimée sous forme strophique, et le poète l’appelle lui-même « une chanson" ». Mais nous serions fort en peine de lui trouver sa place parmi des poèmes similaires, dans un genre lyrique quelconque. Au rebours de la Châtelaine de Saint-Gilles, elle ne rentre dans aucun groupe de chansons connu, mais procède, par contre, de la même inspi- ration que les fabliaux. — Accueillons-la donc comme l'unique spécimen d’une variété rare du genre : le fabliau chanté. Un jongleur s’est amusé à chanter sur sa vielle, peut-être sur un mode parodique et bouffon, un fabliau ; c’est une fantaisie qui a dû se renouveler plus d’une fois.
Les fabliaux sont des contes: ce qui implique une certaine brièveté : le plus court a 18 vers” ; le plus long, près de 1.200. En général, ils comptent de 300 à 400 vers octosyllabiques. Par cette brièveté, ils s’opposent, dans la terminologie du xrr1® siècle, aux romans". Mais combien faut-il de vers pour qu’un long fabliau devienne un court roman, ou pour qu’un court roman devienne un long fabliau ? Comme il est malaisé d’en juger, les critiques disputent s’il faut dire le roman de Trubert ou le fabliau de Trubert. Pourtant, une différence plus interne sépare le fabliau du roman. Le fabliau n’a point, comme le roman, l'allure biographique. Il prend ses héros au début de l’unique aventure qui les met en scène et les abandonne au moment où cette aventure finit. Par là, il semble donc bien qu’il y ait quelque inexactitude à ranger Aicheut et Trubert parmi les fabliaux. Nous ftecevrons cependant ces poèmes dans notre liste, non comme des fabliaux proprement dits, mais comme les uniques représentants d’un sous-genre très voisin et plus prochement apparenté aux fabliaux qu’à tout autre genre.
2° Les fabliaux sont des contes à rire. Comme tels, ils ont comme synonymes non techniques dans la
1. Le Prestre au lardier, MR, II, 32.
2. V. 167.
3. MR, VI, 144.
4. MR, IV, 99.
5. À la fin du Prêtre comporté, qui est la plus longue pièce de la collec- tion Montaiglon, le ms. A appelle deux fois ce récit un roman, le ms. B, aux mêmes vers (1155-6), l’appelle deux fois un fablel.
DÉFINITION DU GENRE 33
langue des jongleurs les mots : bourde, trufe, risée, gabet. Ils s’opposent aux miracles ou contes dévots, aux dis moraux, aux lais. — Ils s'opposent aux miracles, en ce qu'ils excluent tout élément religieux, aux dits moraux en ce que l'intention édi- fiante y est nulle ou subordonnée au rire, aux Lais en ce qu'ils répugnent à l’extrême sentimentalité et au surnaturel.
. Mais, ici encore et surtout, la transition de chacun de ces genres aux fabliaux est presque insensible : tel poème est-il un fabliau ou un conte dévot ? Pour en décider, il faut y appliquer « l’esprit de finesse », et c’est pourquoi il sera sans doute toujours impossible de dresser une liste de fabliaux par laquelle on satis- fasse tout le monde et son critique. Mais, encore une fois, l’indé- cision même des trouvères est un fait littéraire qu’il faut respec- ter, et le souci d’une définition très précise ne doit pas nous por- ter à l’exclusivisme.
D'abord, les fabliaux ne sont pas des contes dévots : c’est-à- dire qu’il faut éliminer de la collection Montaiglon-Raynaud, malgré leur forme semi-plaisante, les récits miraculeux de Mar- tin Hapart*' et du Vilain qui dona son ame au diable"; de même, de l’énumération de M. Gaston Paris”, la Cour de Paradis, cet étrange et charmant poème où les saints, les apôtres, les mar- tyrs, les veuves et les vierges dansent aux chansons. — Dans ces pièces, l'intention pieuse des poètes est évidente : ils seraient fort scandalisés de retrouver leurs édifiants poèmes en la compa- gnie des Braies au cordelier, et réclameraient de préférence le voisinage du Miracle de Théophile et de la Vie sainte Elysabel. — Ce n’est pas que la seule présence du bon Dieu et des saints dans les fabliaux les transforme aussitôt en légendes pieuses et, contrairement à l’opinion de M. Pilz, la plaisante aventure des Lecheors * figure fort bien dans la collection Raynaud auprès des
4. MR, VI, 145.
2. MR, VI, 141.
3. La littérature française au moyen âge, $ 78.
&. Recueil de Barbazan-Méon, t. II, p. 128-48. — De même, il ne convient pas de considérer comme un fabliau, ainsi que le voudrait M. G. Paris (loc. cit), le poème de Courtois d'Arras (Méon, t. 1}, cette page de l'Évangile spi- rituellement embourgeoisée. On peut voir, en cette excellente pièce, non pas un fabliau, mais peut-être, et malgré quelques vers narratifs intercalés soit par un copiste, soit par le meneur du jeu, un jeu dramatique et, sans doute, le plus ancien spécimen de notre théâtre comique.
5. Pilz, p. 23; MR, III, 76.
BÊDIER. — Les Fabliaus., 3
34 LES FABLIAUX
oontes irrévérencieux de Saint Pierre et du Jongleur, des Quatre Souhatts saint Martin, et du Vüilain qui conquist Paradis par
De même les fabliaux ne sont point des dits moraux ; mais ce n’est pas dire qu’ils doivent nécessairement être immoraux ; et, sans perdre leur caractère de contes plaisants, ils peuvent confi-
. Der à ce genre voisin et distinct : tels sont les fabliaux de la \ Housse partie, de la Bourse pleine de sens, de la Folle largesse. En cas d’indécision, nous devons nous poser cette question : si le trouvère a voulu plutôt faire œuvre de conteur, ou de mora- liste ; s’il a été attiré vers son sujet par le conte, qui l’amusait, ou s’il a, au contraire, imaginé le conte pour la moralité. C’est ainsi que nous écarterons de notre collection le dit de la Dent”. — Le roi d'Angleterre et le Jongleur d'Ely est à la limite des
deux genres. Enfin. les fabliaux qui sont des contes à rire, s'opposent aux lais, qui sont des légendes d'amour, souvent d’origine celtique et
1. Le di de la Der (I, 12) est bien une pièce morale, et le petit apologue qu’il renferme n’a de valeur et d'agrément qu'autant que le poète en tire une moralité, qui, seule, lui importe. Je sais que ce petit conte du fère arracheur de dents peut vivre indépendant, sans aucune idée d'application morale. ‘1} est, par exemple, narré pour lui-même dans les Contes en vers de Félix Noga- ret, Paris, 1810, liv. VI, p. 108 :
Dans un recueil chirurgical Composé par M. Abeille,
Je trouve un moyen infernal D'arracher les dents à merveille...
Voyez aussi Sacchetti, n° 166. — Mais notre liste de fabliaux s’allonge- rait démesurément si nous y faisions entrer tous les contes répétés acciden- tellement, occasionnellement, par les trouvères. On en relèverait dans les romans d'aventure, dans les chansons de geste, dans les vies de saints, par- tout. Ce serait la confusion des genres. Il est manifeste que la Dent appar- tient au genre très déterminé du dit moral. Il ressemble exactement aux autres poèmes de Huon Archevesque, surtout au dit de Larguece et de Debo- nairelé, où le forgeron de Neufbourg est remplacé par Jésus-Christ en croix. — V. l'intéressante monographie de M. A. Héron, Les dits de Hue Archevesque, Paris, 1885. — La question est j:lus malaiste pour le lai de lOiselet, que M. G. Paris range parmi les fabliaux dans son T'ableau de la Littér, fr. au m. âge, $ 77 (22 édition), tandis qu'il ne le mentionnait pras à cette place lors du 1€ tirage de ce même Tableau de la Litiér. fr.. et que, dans son exquise édition de cet exquis poème, il n'écrit pas une seule fois le mot fabliau. Il faut plutôt, je crois, ranger le lai de l’Oiselet parmi les apolorues, auprès du dit de l’'Unicorne et du Serpent ct d'autres potmes similaires,
DÉFINITION DU GENRE 35
mêlées de surnaturel. Mais, dans la terminologie des jongleurs, les deux mots empiètent souvent l’un sur l’autre, et c’est ici sur- tout que le départ est délicat entre les genres. MM. de Montai- glon et Raynaud me paraissent avoir saisi la différence avec infiniment de justesse littéraire.
D'abord, il est certains récits que Îles jongleurs appellent des lais : lai d’Aristote, lai de l'Épervier, lai da Cort mantel', lai d’Auberée*, et qui sont de simples contes à rire, mais narrés avec plus de finesse, de décence, de souci artistique. Pourquoi les jongleurs ne les appellent-ils pas des fabliaux ? Parce que le mot s’était sali à force de désigner tant de vilenies grivoises ; il leur répugnait de l’appliquer à leurs contes élégants, et le nom de Jai, qui avait pris un sens assez vague”, mais s’appliquait toujours à des poèmes de bon ton, leur convenait à merveille. Ces contes sont des fabliaux plus aristocratiques, des fabliaux pourtant.
Mais il reste dans la eollection Montaiglon-Raynaud quelques
contes plus élégants encore, le Chevalier qui recouvra l'amour ‘ de sa dame, le Vair palefroi, Guillaume au faucon, les Trois chevaliers et le chainse. De ces quatre contes, Guillaume au fau- con est Île seul à qui le nom de conte à rire convienne encore vaguement ; mais il ne peut s’appliquer aucunement aux trois autres, notamment au conte du Chainse, qui est une légende d'amour. tragique. Exclurons-nous ces quatre contes de notre collection ? ou modifierons-nous, pour eux quatre, notre défini- tion du mot fabliau, un peu étroite ? Dirons-nous, par exemple, que les fabliaux sont des contes à rire en vers, et, parfcis, des nouvelles sentimentales ? Je crois qu'il est bon de retenir ccs rares contes sentimentaux, pour montrer que des transitions
4. Bien entendu, si les fabliaux excluent le merveilleux, il ne s’agit pas du merveilleux-boufle, comme dans le Court manitel, le conte de l’Anneau magique (M R, III, 60), les Quatre Souhaüs, etc. Il conviendrait peut-être d'admettre aussi parmi les fabliaux le lai du Corn.
2. D'après les mss. 4, C, d'Auberée.
3. M. Pilz (p. 18) appelle fabliaux les lais d'Amours, du Conseil, de l'Ombre. C'est obseurcir plutôt qu'éclaircir l’idée de fabliau. V. notre édi- tion du Lai de l'Ombre, Fribourg, 1890, p. 8. — M. G. Paris dit fort bien, Romania, VII, 410 : « Le lai d'Amors n'a aucun rapport ni avec les lais ni avec les fabliaux. » On peut en dire autant du Conseil ct de l'Ombre, ct de bien d'autres pièces encore.
36 LES FABLIAUX
insensibles nous mènent du fabliau au lài, de l’obscène conte de Jouglet au noble récit du Vair palefroi.
30 Les fabliaux sont des contes à rire en vers.
Le mot désigne toujours les contes, en tant qu’ils sont parve- nus à la forme littéraire, rimée par un poète. Par là, ils s'opposent aux mots conte, œuvre, fable, matière, aventure, qui désignent le sujet brut du conte. Le fabliau est l’œuvre d’art pour laquelle la matière, l'aventure, etc., ont fourni les matériaux. Un poète nous le dit, entre vingt autres : de même qu’on fait des notes les airs de musique, et des draps les chausses et les chaussons, de
même Des fables fait on les fabliaus!
On pourrait, dans ce vers, remplacer le mot fable par l’un quelconque des mots conte*, aventure”, matière ,
1. Des fables fait on les fabliaus Et des notes les sons noviaus, Et des materes les chansons, Et des dras cauces et cauchons : Por ce vos vuel dire et conter Un fabelet por deliter D'une fable que jou ol... (La vieille truande, V, 129.)
Ces vers sont reproduits par le ms. D du fabliau du Chevalier qui faisait parler les muets, t. VI, p. 164. — Cf. ce vers : Qui que face rime ne fable...
2. Conte. De même que dit, œuvre (1, 3 ; V, 120), exemple (1, 17 ; I, 18 ; E, 22 ; II, 30 ; II, 35 ; IV, 102 ; IV, 107 ; V, 112, v. 117), conte est un syno- nyme non technique de fabliau. Il signifie le récit brut :
En cest fablel n'avra plus mis: Car atant en fine le conte. (IV, 106.) C£. I, 24 ; II, 14 ; II, 34 ; IV, 92 ; IV, 94 ; etc., etc. 3. Aventure :
Ma peine metrai et ma cure
En raconter d’une aventure
De sire Constant du Hamel.
Or en escoutés le /ablel.. (IV, 108)
. Faire un /ablel d'une aventure. (III, 88) . Seignor, se vous voulés atendre
Et un seul petitet entendre,
Tout en rime je vous metrai
D'une arenture le fablel. (I, 2.)
Cf. IL, 35 ; IV, 95 ; IV, 107, etc. k. Matière :
Une matiere ci dirai D'un /ablel que vous conterai… CL, 4. — F'ariante : une aventure ci diral..)
C£, IV, 89 ; V, 128 ; V, 130, ete.
LES FABLIAUX PERDUS 37
On arrive ainsi à une détermination suffisamment nette du mot et de la chose : les fabliaux sont des contes à rire en vers! ; ils sont destinés à la récitation publique ; jamais, ou presque jamais, au chant ;ils confinent parfois soit au dit moral, mais l'intention plaisante y domine : soit à la légende sentimentale et chevale- resque, mais ils se passent toujours dans les limites du vraisem- blable et excluent tout surnaturel.
On trouvera aux appendices la liste des contes que nous étu- dierons, en vertu de cette définition. Je propose d’adjoindre six fabliaux à la collection de MM. de Montaiglon et Raynaud, et d’en supprimer seize poèmes : les savants éditeurs seraient, j'imagine, disposés aujourd’hui à concéder la majeure partie de ces suppressions. Tel lecteur pourra ajouter cinq ou six contes, tel autre en supprimer cinq ou six autres. On le voit : le désac- cord ne pourrait porter que sur un nombre infime de contes.
0 III
La liste que nous dressons comprend, au total, 147 fabliaux. C'est peu pour représenter le genre. Mais nous en avons assuré- ment perdu un très grand nombre. |
Pour se figurer l'importance de ce naufrage qu’on se rappelle l'histoire du recueil de farces dit du British Museum". Dans un grenier de Berlin, vers 1840, on a retrouvé un vieux volume
Comparez encore ce passage :
Or reviendrai a mon tretié D'une arenture qu'emprise ai, Dont la matiere mout prisai Quant je oi la nouvelle ofe, Qui bien doit estre desploïe Et dite par rime et retraite. (F, 137, v. 38.)
Une fois « retraite par rime », l'aventure qui a fourni cette matière devient un /abliau.
1. Mais ils ne sont pas, comme le voudrait M. Pilz, fous les contes à rire en vers. I] faut considérer à part les contes à rire des grands recueils traduits de langues orientales, le Chastiement d'un père à son fils, le Roman des sept sages, etc., et ceux des recueils de fables de Marie de France, des Ysopets, etc. Destinés à la lecture plutôt qu'à la récitation, distincts. des.fabliaux par leur origine littéraire, sayante, ct par d'autres caractères qui seront marqués plus loin, ces contes à rire forment un groupe qui complète celui que nous étudions, sans se confondre avec lui.
2. V. L. Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique en France au moyen âge, 1886.
38 LES FABLIAUX
relié en parchemin, imprimé en caractères gothiques. C’était un recueil factice de soixante et une farces ou moralités françaises du xvie siècle. Or, cinquante-sept de ces pièces ne nous sont connues que par cet unique exemplaire. Ainsi, un siècle environ après l'invention de l'imprimerie, notre répertoire comique était si peu à l’abri de la destruction que ce qui nous en reste serait diminué du quart, s’il n’avait plu à quelque amateur, à un bon Brandebourgeois peut-être, de passage à Paris vers 1548, de collectionner des farces françaises. Et les manuscrits du xiH® siècle sont presque aussi rares que les plaquettes gothiques du xvi£!
Une observation très simple et plus directe nous donnera une juste idée du grand nombre de fabliaux qui ont disparu. Sur nos 147 fabliaux, 92 sont anonymes ; les 55 autres portent le nom de trente auteurs différents, ou environ’, ce qui attribue à chacun deux pièces en moyenne. On peut donc conjecturer, par analogie, que les 92 fabliaux anonymes sont l’œuvre de 45 autres poètes. Notre recueil de fabliaux représenterait donc une part de l’œuvre collective de 75 poètes environ. Remarquons que la plupart d’entre eux étaient des jongleurs de profession, qui vivaient des contes qu’ils composaient et récitaient. En sup- posant que chacun ait, pendant tout le cours de sa vie, composé 12 fabliaux seulement, l’œuvre des 75 trouvères comprendrait un millier de pièces ; et voilà notre collection sextuplée. Or, il faudrait considérer non pas seulement 75 trouvères, mais, au moins, le double.
Il a donc péri un nombre de fabliaux difficilement appré- ciable, mais très grand. Un trouvère, Henri d’Andeli, nous donne un renseignement curieux : écrivant un grave dit historique, il nous fait remarquer que — ce poème n’étant pas un fabliau — il l'écrit sur du parchemin, et non sur des tablettes de cire*, Aussi n’avons-nous conservé d'Henri d’Andeli qu’un seul fabliau, charmant d’ailleurs, et s’il nous est parvenu, c’est
miracle. On n’estimait pas que ces amusettes valussent un feuillet de parchemin.
1. Il est malaisé de dire, au juste, s'ils sont 25 ou 30, car plusieurs fabliaux sent attribués à un certain Guerin ou à un certain Guillaume, et le
même nom Guerin, Guillaume est peut-être la signature de plusieurs jon- gleurs.
2. Le dit du chancelier Philippe, vers 255-8 (édit. Héron).
LES FABLIAUX PERDUS 39
Pourtant — ceci est plus surprenant — certaines inductions nous permettent de croire que, si nous possédons seulement linfime minorité des fabliaux, nous en avons pourtant l'essentiel. Une sorte de justice distributive a guidé le hasard dans son œuvre de destruction. Elle nous a conservé ceux que le moyen âge reconnaissait pour les plus accomplis. Voici sur quoi se fonde cette conjecture .: parmi les allusions nombreuses à des contes alors célèbres que l’on rencontre chez les divers écrivains du moyen âge, un très petit nombre se réfèrent à des fabliaux perdus! ; presque toutes nous rappellent des fabliaux de notre collection. — Par exemple, Jehan Bedel nous dit qu’il a composé sept fabliaux* : nous les possédons en effet tous les sept. — L'auteur du roman d’Eustache le moine nomme des voleurs célèbres : Barat, Travers, Haimet* : or, vous itrouverez dans notre collection le fabliau de Barai, de Travers et de Haimet*. — Deux jongleurs, en un plaisant dialogue”, énumèrent les pièces les plus remarquables de leur répertoire, et dans le nombre, sept fabliaux : or, vous pourrez lire, dans le recueil de MM. de Montaigion et Raynaud, ces sept fabliaux. — Le fait le plus significatif est que nos 147 poèmes ne sont pas 147 contes distincts, mais que plusieurs sont des doublets d’autres fabliaux également conservés, et que tel de ces pauvres poèmes reparaft deux, trois, quatre fois remamé*, tout comme une noble chan- son de geste. On peut conclure de ces menues observations que notre collection, si mutilée soit-elle, représente excellemment le genre ; fait aisément explicable, si l’on songe que les manuscrits des fabliaux ne sont pas, en général, des manuscrits de jongleurs
1. En voici une pourtant (MR, V, p. 166). Un mari bat un prêtre si fort
O'onques li bons vilains Mados Qui le tenoit por Ouroïn Ne feri tant s0r Baudoln Quant ! traist Drian de la fosse. Qui sont ces Madot, Curoïn, Baudoiïn, Drian ? Sans doute les personnages de quelque fabliau perdu. 2. Dans le prologue du fabliau des Deuz chevaux, MR, I, 13. 3. Édition F. Michel, v. 298. k, MR, IV, 97. 5. MR, I, 1, De deus troveors ribaus. 6. Tels sont : la Bowrgesise d'Orléans, Berengier, les Braic au Cordelie, Gombert et les deux clercs, les Tresses, la Housse partie, la Male honte, la Longue nuit, etc.
40 LES FABLIAUX
compilés au hasard, mais de véritables collections d'amateurs, à la formation desquelles un certain choix a présidé. Il convient pourtant de faire cette importante réserve : ces collections repré- sentent excellemment le genre, mais à un moment déjà tardif de son développement. On n’a songé qu’assez tard à réunir des fabliaux, tout comme les contes qui couraient sur Renard et Ysengrin : les plus archaïques ont péri presque tous.
IV
A quelle époque a fleuri le genre littéraire des fabliaux ? Il est très facile de le déterminer.
Le plus ancien fabliau qui nous soit parvenu est celui de Richeut : il est daté de 1159*. Les plus récents sont de Jean de Condé, qui mourut vers 1340.
Ce sont, bien probablement, les dates extrêmes qui marquent la naissance et la mort de ce genre.
En effet, Richeut est, sans doute, l’un des plus anciens fabliaux qui aient été rimés. Non que le haut moyen âge ait ignoré les contes ; mais ils vivaient de l’obscure vie populaire, comme les contes de fées qui, eux, ne parvinrent que rarement alors à la littérature. La mode de les rimer ne vint qu’au xrre siècle, et le genre devait être, en 1159, très voisin de sa naissance. Il n’est pas encore asservi à des normes : ÆRicheut est écrit dans un mètre difficile ; le genre n’a pas adopté jusqu'alors ces petits octosyllabes à rimes plates, ce vers familier à tous nos conteurs légers, de Rutebeuf à La Fontaine et à Musset, si cher à la Muse pédestre. De plus, l’auteur de Richeut ne semble pas encore avoir de mot pour nommer son poème : tel Joachim du Bellay, révant aux Franciades futures et qui ne savait encore désigner l'épopée que par cette maladroite périphrase : « le long poème français ». À cette date, le nom de fabliau n’est pas encore affecté à ce genre de poèmes, et les plus anciens exemples du mot se trouvent, je crois, vers 1180, dans les fables de Marie de France.
De même, la date de la mort de Jean de Condé, 1340, est bien
1. V. une petite monographie du fabliau de Richeut, que j'ai publiée dans les Études romanes dédiées à M. G. Paris par ses élèves français, 1891.
L'ÉPOQUE DES FABLIAUX 41
aussi celle où meurent les fabliaux. Le genre entre en déca- dence dès le début du x1v® siècle et le mot lui-même tombe en désuétude chez Jean de Condé, quiintitule ses fabliaux des dits. Après lui, le mot disparaît. Tandis que d’autres termes voisins, le mot lai, par exemple, survivent en dépouillant leur sens primitif, fabliau ne se retrouverait nulle part, je crois, du xrve au xvrie siècle. Il n’a jamais été qu’un terme technique, destiné à représenter un genre littéraire. Le genre une fois mort,
. il est mort, lui aussi, et n’a plus revécu que dans les livres. Mot
de poète, jadis : aujourd’hui, mot de lettré.
Entre ces deux dates extrêmes — 1159-1340 —- est-il possible de préciser ? Peut-on savoir à quelles époques plus spécialement on a rimé des fabliaux ? Les manuscrits, qui sont tous du xuIe ou des premières années du x1V® siècle, ne nous renseignent pas”. Les allusions historiques sont infiniment rares, comme il est naturel, dans ces petits contes, et le fabliau de la Planté est, avec Richeut, le seul qu’il nous soit possible de dater exacte- ment : 1l y est, en effet, question, comme d’un événement récent, de la prise de Saint-Jean-d’Acre, en 11914, et le poète introduit dans son récit, comme un personnage alors vivant, le roi Henri de Champagne, mort en 1197. L'étude de la langue des fabliaux ne nous fournit que d’assez vagues approximations. Je ne crois pas qu’on puisse préciser plus que ne fait M. G. Paris : « la plupart sont de la fin du xn® et du commencement du xine siècle*». Mais les noms de Philippe de Beaumanoir, d'Henri d’Andeli, de Rutebeuf, de Watriquet de Couvin nous prouvent que la vogue des fabliaux ne s’est pas un instant démentie pendant tout le cours du xrre siècle.
En somme, les fabliaux se répartissent indistinctement sur toute cette période qu’on peut appeler l’âge des jongleurs. Aussitôt que la poésie du moyen âge cesse d’être exclusivement épique et sacrée, le genre apparaît. Il vit près de deux siècles, aussi longtemps et de la même vie que les différents genres narratifs ou lyriques, colportés par les jongleurs. Il meurt, avec tant d’autres genres jongleresques, à cette date critique de notre
14. V., à l’appendice I, l'énumération de ces manuscrits, tous maintes fois décrits. 2. Hist. de la litt, fr. au moyen âge, 2e édit., p. 114.
—— = DR ee— " £
42 LES FABLIAUX
ancienne littérature où M. G. Paris arrête son Histoire de la littérature française du moyen âge, et qui est celle de l’avène- ment des Valois.
V
Où les fabliaux ont-ils fleuri de préférence ? Y a-t-il quelque province qui soit leur patrie d’origine ou d'élection ? Peut-on les répartir géographiquement ?
Le problème était intéressant et facile à résoudre pour plu- sieurs fabliaux. Un certain nombre sont localisés par le fait que nous connaissons leurs auteurs et la province où vécurent ces poètes. La patrie de quelques autres est déterminée par des indications géographiques très précises. Quand ces rensei- gnements extrinsèques faisaient défaut, j'ai tenté de déter- miner le dialecte du poème par l’examen des rimes et de la mesure des vers. Je me suis heurté à de redoutables diffi- cultés. Outre que l’on ne possède pas d'édition critique des fabliaux et que j'ai dùû faire, pour plus d’un, le travail préalable, et plus d’une fois décevant, du classement des manuscrits, la majeure partie des fabliaux sont trop courts. Sur les deux cents rimes, en moyenne, de chaque poème, combien peu étaient signi- ficatives d’un dialecte spécial ! J’ai poursuivi ce travail pour une cinquantaine de fabliaux environ. J’indique, à l’appendice, le résultat de quelques-unes de mes enquêtes. Elles sont souvent indécises. Sans doute le procédé de l'examen des rimes, ce délicat et puissant instrument d'analyse linguistique, aurait donné, manié par des mains plus sûres, de plus féconds résultats. Ce qui me rassure un peu, c’est que j'ai eu l’honneur, il y a quelques années, d'étudier à l’Université de Halle, sous M. Her- mann Suchier, qui est assurément l’homme d'Europe le plus versé dans la connaissance de nos anciens dialectes. Or, après avoir examiné avec moi la langue d’un certain nombre de fabliaux, il m’a déconseillé de ma tâche, comme stérile, dans l’état actuel de cette science naissante. Les fabliaux qui ne sont pas localisés par quelque nom géographique ne deviendront jamais des témoins bien précieux de tel ou tel dialecte : au point de vue de la philologie pure, la question est donc de médiocre
RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES FABLIAUX 43
importance. Au point de vue littéraire, elle est secondaire. — Je suis parvenu, par différents indices linguistiques ou extrin- sèques, à localiser 72 fabliaux, soit la moitié des poèmes de notre collection ?. Ils se répartissent ainsi sur les pays de langue fran- çaise :
Provinces du nord (Picardie, Artois, Ponthieu, Flandre,
HANAUL) se Annee Net ne 38 Ile-de-France (Beauvaisis, Beauce, etc.) et Orléanais.... 15 Normandie ses ai a sen nee 10 Champagne (et Nivernais).......................... 3 Anpleléprés. sin te eds es een. 6
DOLAR LE Site 72
Quel est le sens de cette statistique ? Sans doute les autres fabliaux, si j'étais parvenu à déterminer leur patrie, se réparti- raient selon la même proportion entre les diverses provinces *. On peut remarquer, ici comme ailleurs, qu’il y a eu, dans la France du moyen âge, ce qu’on pourrait appeler un groupe de provinces littéraires, duquel paraissent exclues la Bourgogne, la Lorraine et le groupe Ouest et Sud-Ouest des pays de langue d’oil. Sans attacher trop d'importance à ces statistiques, sera-t-il permis de remarquer aussi que plus de la moitié des fabliaux ainsi localisés appartiennent aux provinces du Nord, à la Picardie surtout ?
1. V. l’appendice I. … | à |
2. Sauf pour les fabliaux anglo-normands. Les traits linguistiques du français parlé en Angleterre sont si apparents que les six fabliaux attribués par nous à ce dialecte sont assurément les seuls de notre collection qui aient été rimés sur le sol anglais,
Original from
Digitized by Google UNIVERSITY OF MICHIGAN
PREMIÈRE PARTIE
La Question de l’origine et de la propagation des Fabliaux
IL
CHAPITRE PREMIER
IDÉE GÉNÉRALE DES PRINCIPAUX SYSTÈMES EN PRÉSENCE
. Position de la question : force singulière de persistance et de diffusion
que possèdent les fabliaux et, en général, toutes les traditions popu- laires ; d’où ce problème : Comment expliquer la présence des mêmes traditions et, plus spécialement, des mêmes contes, dans les temps et les pays les plus divers ?
Qu'on ne saurait séparer la question de l’origine des fabliaux du pro- blème plus compréhensif de l’origine des contes populaires, en géné- ral. C’est ce que montrera l’exposé des diverses théories actuellement en conflit.
Théorie aryenne de l’origine des contes : les contes populaires modernes renferment des détritus d’une ancienne mythologie aryenne.
. Théorie anthropologique : ils renferment des survivances de croyances,
de mœurs abolies, dont l’anthropologie comparée nous donne l’expli- cation.
. Théorie des coïncidences accidentelles. . Théorie orientaliste : les contes dérivent, en grande majorité, d’une
source commune, qui est l’Inde des temps historiques.
. Que cette dernière théorie seule nous intéresse directement : car,
seule, elle donne une solution au problème des fabliaux ; mais aucune des théories en présence ne peut la négliger : car, vraie, elle les ruine toutes.
I
Un soir de moisson que le poète Mistral causait avec des gars de son pays, un mari et sa femme passèrent en se querel- lant. Comme les paysans s’amusaient de la dispute, le mari se contenta de dire, résigné : « Qu’y ferons-nous ? C’est la Femme au pouilleux | » — « Qu'est-ce à dire ? » demanda le poète, et un vieillard lui conta cette facétie : « Il était une fois un berger qui eut une altercation avec sa femme, un peu acariâtre ; —
46 LES FABLIAUX
mais il ne faut pas, camarade, que cela vous empêche d’être amoureux et de vous marier, si quelque belle fille ici vous plaît ; toutes ne se ressemblent pas, et rien n’est ennuyeux comme d’être vieux et vieux célibataire. — Tout à coup, au milieu de la querelle, la femme crie à son homme, avec des yeux furieux : « Tais-toi donc, tu n’es qu’un pouilleux ! — Moi, pouilleux | riposte le mari. Répète, et je te casse les côtes. » Et souffletée, battue, elle revient, criant : « Pouilleux ! » Le mari l’attache, en dépit des coups de griffe, à une corde, et dans le puits la descend, enragée. — « Le répèteras-tu ? lui disait-il encore. — Oui, pouilleux ! » Et dans le puits la folle descendait. Jusqu’aux mollets, jusqu'aux hanches cependant l’eau l’enveloppait, et le démon ne cessait de crier : « Pouilleux | — Eh bien 1 tiens | reste ! » Et l’homme la plonge au fond, avec l’eau sur la tête. Mon bon monsieur, croiriez-vous bien, vrai Dieu ! qu’en barbot- tant la noyée réunit les mains en l’air, et ne pouvant lancer le mot fatal, elle faisait le geste d’écacher entre ses ongles ! Pour le coup, le berger, bon diable au fond, céda et la tira du puits *. »
Le vieillard de Mistral eût été fort surpris, sans doute, si on lui eût dit que sa plaisante histoire n’était point née dans son village, et que les belles filles des Iles d'Or n’y étaient primit- vement pour rien : que, le même jour, peut-être, un paysan de l’'Argonne*, un paysan gascon”, un paysan de l’Agenais* la redisaient de la même façon que lui ; que, bien loin de la Pro- vence, elle amusait, toute semblable, les Allemands” ; qu’il y a plus de trois cents ans, à Stamboul, elle faisait déjà rire les Turcs*°.
4. Frederi Mistral, Lis isclo d'or, Avignon-Paris, 1878, Cacho-Pesou, p. 302.
2. Revue des patois gallo-romans, 1888, t. II, p. 288.
3. Contes populaires de la Gascogne, p. p. J. F. Bladé, 1. III, p. 284.
4. Contes populaires recueillis en Agenais, par J. F. Bladé, 1874, p. 42.
5. P. Hebel, Schatzkästlein des rheinländischen Hausfreundes., Das letzte
WWort. Cf. Simrock, Deutsche Märchen, Stuttgart, 1861, n° 61. A ce propos, Liebrecht, dans le compte rendu qu'il fait du livre de Simrock {Orient und Occident, IH, 376), rapproche indüment ce conte de la 7€ nouv. de la 1Xe journée du Décaméron : il n’y a aucun rapport entre ces deux contes, sinon QU'I s’agit, dans l'un comme dans l’autre, d’une femme ohstinée.
6. Fables turques, traduites par J. A. Decourdemanche, Paris, 1882, p. 13. C’est, suivant l'éditeur, un recueil savant du commencement du xvit siècle, Pillé en partie des Facéties de Pogge. Pogye nous transmet, en cflet, lui aussi, le conte du Pouilleux (éd. Ristelhuber, XXXIIL.)
Google _
LARGE DIFFUSION DES CONTES 47
Sa surprise se fût accrue encore d’apprendre qu’il y a cinq siècles, on la contait déjà : on la rencontre, en effet, vers 1260, dans Îles œuvres du dominicain Étienne de Bourbon, et elle dut, à l’époque, entrer comme exemple dans plus d’un sermon de moine mendiant. Étienne de Bourbon l’empruntait lui- même à maître Jacques de Vitry, qui fut archevêque d’Acre, et nous en donne, d’après lui, deux versions : celle du Pouilleux, d’abord, telle que la raconte le paysan de Mistral, puis celle du Pré tondu : un mari, se promenant avec sa femme le long d’un pré, lui dit : « Vois comme ce pré a été bien fauché ! — Il n’a pas été fauché, réplique-t-elle, mais tondu ! » Comme elle ne veut point céder, et que, malgré les coups, elle maintient son dire, son mari lui coupe la langue ; elle, ne pouvant plus parler, imite encore avec ses doigts le mouvement de ciseaux qui s'ouvrent et se ferment : /deo dicütur, Eccl. X XV, d., commorari leoni vel draconi magis placet quam cum muliere venenosa. » Sous cette double forme, Jacques de Vitry avait peut-être rap- porté cette historiette d'Orient, d’un de ses voyages en Terre Sainte. Pourtant, au moins sous la forme du Pré tondu, elle vivait bien avant lui en France, en Angleterre : vers 1180, Marie de France la contait en vers ; elle prenait aussi place dans l’un des recueils de fables connus sous le nom de Romulus : le conte y reste le même, sauf ce naïf détail à ajouter à l’histoire des résistances de la femme : comme son mari lui tient la langue avant de la couper et la serre fortement, « plena verba formare non poterat, sed orhipe pro forcipe dixit *. » Or, la version de Marie de France et celle de Romulus remontent toutes deux à un texte anglo-saxon vraisemblablement antérieur à la première croisade. — C'est aussi la forme du pré tondu que connaît l’auteur anonyme d’un fabliau du xær1e siècle’. — Voici encore notre facétie au moyen âge, sous l’une ou l'autre de ses formes, en vers allemands“, en prose allemande.
1. Étienne de Bourbon, p. p. Lecoy de la Marche, Paris, 1877, n°5 249, 243. Cf. Wright, À selection oj latin stories, 1. II, p. 548, p. 12 (le pouilleux) ct p. 13 {le pré tondu).
2. Hervieux, Les Fabulistes latins, t. IT, p. 518.
3. MR, IV, 104.
4. Ad. vou Keller, Erzählungen aus alid. Ilss., p. 20%.
5. Pauli, Schimpf und Ernst, p. p. Æsterley, 1866, n° 595.
48 LES FABLIAUX
Et les conteurs français ou italiens du xvii® et du xvini® siècle la recueillent et la diversifient de vingt manières, jusqu’à former comme un petit cycle de la Femme obstinée”. Encore n’ai-je pas énuméré la moitié des versions recueillies par Dunlop-Liebrecht et par M. Ristelhuber*, et il serait facile, à qui en aurait la patience, de doubler, de tripler, de quadrupler ces longues listes de références : mais cette nouvelle liste quadruplée resterait elle- même incomplète.
Ainsi, du nord au midi, du moyen âge au jour présent, à travers le temps, à travers l’espace, vit, se transforme, se mul- tiplie ce petit conte. Je l’ai choisi insignifiant, à dessein. Ce n’est qu’une nouvelle à la main, une facétie. Or, quel est le héros historique assez populaire pour que son souvenir 8e pro- longe dans la mémoire du peuple au delà d’un siècle écoulé ? Qui pourra dire, au contraire, depuis combien de centaines d'années vit cet humble conte du pré tondu, cette bouffonnerie, comme l'appelle Mistral, aquesto boufonado ?
Des milliers de contes à rire végètent ainsi, obscurément, au fond de tous les cerveaux. On me conte l’un d’entre eux, et soudain, de ma mémoire confuse, sort le récit. Je le savais déjà, mon voisin le sait aussi, et nous ne saurions le plus souvent dire en quel lieu, à quel jour, de quel livre ou de quelle bouche
nous avons reçu cette historiette. J.-V. Le Clerc reconnaît dans le Décaméron beaucoup de
fabliaux : c’est donc que Boccace a plagié les trouvères ! Le
1. Telle, par exemple, la forme du coupeur de bourse, où la femme, refusant de retirer cette expression malsonnante, et empêchée de parler, fait le geste de couper une bourse ; celle du cornard, où elle fait des corues avec ses doigts (Le chasse-ennuy ou l'honneste entretien des bonnes rompa- gnies.., par Louis Garon, Paris, 1681, centurie IV, $, p. 321). — Telle la jolie forme du merle et de la merlette : une discussion, suivie de coups, s'engage entre deux époux, sur la question de savoir si l'oiseau qu'ils sont en train de manger, un soir de mardi gras, est un merle ou une merlette. L'année suivante, au même soir du mardi gras, le mari dit, à table, à sa femme : « Te rappelles-tu comme nous avons été sots, l’an dernier à pareil jour, de nous quereller à propos de ce merle ? — De cette merlette! » réplique la femme. La dispute recommence et se renouvelle tous les mardis gras (Élite des contes du sieur d'Ouville, éd. Ristelhuber, p. 22).
2. V. Dunlop-Liebrecht, Geschichte der Prosa-Dichtuns, Anmerk., 475%, — Ristelhuber, Contes du sieur d'Ouville, p. 22. — Liebrecht, Germaniu, I, 270.
LARGE DIFFUSION DES CONTES 49
Décaméron doit être rendu à la France, et le patriotisme de J.-V. Le Clerc s’exalte. — Le Médecin malgré lui n’est autre que le fabliau du Vilain Mire : les moliéristes en concluent à J’omniscience de Molière qui, sans doute, avait lu le manuscrit 837 de la Bibliothèque nationale. — Un savant de province recueille des contes de veillée dans son village ; il y reconnait l'esprit spécial des paysans bretons, ou bien des montagnards d'Auvergne. Mais voici qu’on rapproche deux de ces collections de contes provinciaux : ce récit, qui paraît autochtonc en Auvergne, ct celui-ci, caractéristique du génic breton, c’est la même chose : et cette même chose, c’est aussi une nouvelle de Boccace, et c’est un fabliau. Ce conte étrangement diversifiable, accommodable à des civilisations diverses, bon bourgeois de chaque cité, musulman ici, là chrétien, prêt à scrvir toutcs les morales ou à faire rire tous les gosiers, a déjà subi mille et une métamorphoses ; les prêtres bouddhistes en ont fait une parabole, et les frères prêcheurs du moyen âge un exemple ; les princes persans sc le sont fait conter par leurs favoris : le Dionco et la Laurctta de Boccace l’ont dit à Florence, ct voici qu’un folk- loriste le rapporte de Zanzibar.
Or, il en est ainsi, non seulement des contes à rire, mais de tout un trésor de Déni de contes merveilleux, de Charione. de proverbes, de superstitions, de pronostics météorologiques, de devinettes. « Si Peau d'Anc m'était conté, dit La Fontaine, j'y prendrais un plaisir extrême... », ct toute l'humanité blanche, jaune ou noire y prend, en cfict, plaisir. — La légende du Chien vengeur de son maitre s’est fixée à Montargis ; celle du Mari aux deux femmes, à Erfurt ; au château de Mersebourg, près de Leipzig, j’ai pu voir partout reproduite, sur les blasons, sur les tombeaux des anciens évêques, l’histoire de la pie voleuse. Un corbeau géant, captif dans la cour du château, y expie encore le crime ancien. — Mais les légendes du chien de Montargis, du Mari aux deux femmes, de la Pie volcuse, insou- cieuses des localisations, volent librement par les pays.
De même pour les chansons populaires. Roméo s’irrite contre l’alouette matinale : quelles lèvres ont les premières, dans le haut moyen âge ou dans la primitive antiquité, chanté la pre- mière aube ? et quel est aujourd’hui le village où une aube n’ait
BÊDIER, — Les Fabliaur. 4
50 LES FABLIAUX
jamais été chantée ? Ne possédons-nous pas jusqu’à des aubes chinoises * ? |
Voici une devinette : « Une terre blanche, une semence noire, trois qui travaillent, deux qui ne font rien, et la poule qui boit. — C'est le papier, l’encre, la main qui écrit et la plume. » On la trouve dans de vieux recueils de joyeusetés du xv® siècle, dans des collections d’indovinelli italiennes, en Sicile, en Angleterre, en Lithuanie, dans la Dordogne, dans le Forez, en Serbie”.
Ainsi, l’on constate que chaque peuple, chaque province, chaque village possède un trésor de traditions populaires, — une collection de proverbes, de devinettes, — des traditions météorologiques, médicales, — une faune, une flore poétiques, — des contes plaisants, — des contes d’animaux, — des légendes historiques ou fantastiques, — des chants populaires ; — et l’on remarque en même temps ce second fait qu'il n'existe qu’un très petit nombre de ces chansons, de ces légendes, de ces contes, de ces proverbes, qui appartiennent en propre à ce village, à cette province, à ce pays.
On constate, au contraire, que chacune de ces traditions pos- sède une force merveilleuse de survivance dans le temps, de diffusion dans l’espace, si bien qu’on peut dire avec le plus extraordinaire collecteur de contes de notre temps, M. Reinhold Kœhler : « Le nombre des contes localisés en deux ou trois points est relativement petit, et serait encore bien moindre, si on les avait recueillis partout avec le même zèle. On peut dire que celui qui a lu la collection de Grimm ou celle d’Asbjœrnsen et Moe n’a plus rien à trouver d’essentiel et de nouveau dans les autres collections*; » — ou bien, avec M. Luzel : « Nous retrouvons dans nos chaumières bretonnes des versions de presque toutes les fables connues en Europe“ ; » — ou encore, avec M. James Darmesteter : « Tout ce qui est dans le folk-lore français se retrouve dans tous les autres ; il n’y a pas, à propre- ment parler, de folk-lore français, ou allemand, ou italien, mais
1. Cf. Jeanrov, Les origines de la poésie lyrique en France, p. 70.
2 Cf. le Recueil de devinettes de E. Rolland, n° 250. — Mélusine, t. I, coi. 209 et col. 254. |
3. Reinhold Kœæhler, Weimarische Beiträge zur Lüeratur und Kunst, Weimar, 1879.
&. Contes populaires de la Basse-Bretagne, préface.
LE PROBLÈME DE L'OMGINE DES CONTES 51
un seul folk-lore européen ; et tele croyance ou telle légende qui paraît isolée dans un eoin isolé d’une province de France est soudain rapportée par un voyageur das des termes analogues où identiques de chez quelque peuplade d'Afrique ou d'Australie ?, »
Tel est le fait dominant, et voici le problème : d’où viennent <es traditions populaires ? Comment se propagent-elles ? 11 s’agit de déterminer, pour chacun de ces groupes de traditions, le dieu, la date de sa naissance, les lois de son développement interne, de ses migrations dass l'espace, dans la durée,
Des brigades de travailleurs se sont mises à l’œuvre, et les théories ont germé.
11
D'où viennent ces légendes populaires ? En myriades de molécules, il flotte, épars dans l’air, le pollen des contes. D'où est issue cette poussière féconde ? S’est-elle détachée de diffé- rentes souches ? ou de la même, unique et puissante ? En ce cas, sur quel s0], en quel temps, s’est épanouie la fleur-mère ?
Si la question se posait pour les seuls fabliaux, elle n’offrirait qu'un intérêt médiocre et de simple curiosité. Quelle est l’origine de ces amusettes qui, depuis des siècles, réjouissent les esprits peu compliqués ? C’est un problème, divertissant peut-être, sans grande portée à coup sûr.
Mais il n’en va pas ainsi des contes merveilleux : ces humbles et étranges histoires de paysans, ces nursery tales, ces Mährchen des vieilles femmes de la Westphalie et de la Forêt-Noire, ce sont les matériaux de toute recherche mythologique. I n’y a plus de place aujourd’hui pour un système qui considérerait unique- ment le Panthéon classique d’un peuple, ses dieux et ses héros hiérarchiquement groupés dans 1’Olympe ou la Walhalla offi- ciels, ‘sa cosmogonie expliquée, épurée par la spéculation consciente des poètes, des philosophes, des artistes. Plus de mythologie qui ne tienne compte des traditions populaires, dont les eontes font partie intégrante : car on sait aujourd'hui que souvent les racines des oontes et des fictions populaires
1. Romania, t. X, p. 286.
52 LES FABLIAUX
s’enfoncent profondément dans le passé, jusqu'aux germes des pensées et des croyances primitives. De là, pour les mythologues, la nécessité d’éprouver la valeur des matériaux que, tous, ils mettent en œuvre. Quel emploi légitime en peuvent-ils faire ? Quelle en est la provenance £? la date ? Ce sont là questions nécessaires, et voilà comment c’est au sein des écoles mytholo- giques contemporaines qu’ont germé les principales théories de l’origine des contes.
On entend bien qu’à propos de nos humbles contes à rire, qui
n’ont rien de mythique, nous n’aurions garde de retracer ici l'histoire des systèmes mythologiques de ce siècle. Nous n’aurions garde surtout — n’y étant pas tenu — de trop laisser percer nos préférences pour l’une ou pour l’autre école” : les fées malignes des contes, les vieilles fileuses méchantes, les follets entraînent volontiers les mortels trop curieux dans les brousses des forêts prestigieuses. à Mais il est nécessaire — et suffisant — de mettre en son relief, le plus brièvement, le plus nettement possible, l’idée de chaque système. Car on ne saurait résoudre la question de l’origine des fabliaux, si l’on ne sait aussi répondre au problème plus compréhensif de l'origine des contes en général, et d’ailleurs, si l’on séparait abusivement ces deux questions, il serait oiseux de rechercher la provenance des contes à rire ; réciproquement, un mythologue ne saurait se servir en toute confiance des matériaux du folk-lore, sans avoir élucidé d’abord la question, menue en apparence, des contes plaisants. — Ces assertions, quelque peu sibyllines, deviendront bientôt fort claires.
Les deux grands systèmes aujourd’hui en conflit — l’école de mythologie comparée ou école philologique et l’école anthropo- logique — traitent les contes populaires en vertu de principes opposés, selor des procédés contraires.
Quels sont ces principes et ces procédés ?
4. Voir, pour une orientation générale à travers ces systèmes. la très belle préface de Wilhelm Mannhardt au t. II des Wald-und Fe diulle, Berlin, 1877, p. I-XL, complétée et mise à jour, en 1886, par l'introduction de M. Charles Michel à la Mythologie de M. Andrew Lang, trad. fr. de M. Parmentier ou une jolie étude de M. G. Meyer dans ses Essays und Diueie zur Sprachge- schichie und Volkskunde, Berlin, 1885.
THÉORIE DE L'ORIGINE ARYENNE DES CONTES 53
TITI
THÉORIE ARYENNE
Quand le grand Jacob Grimm appliqua aux légendes popu- laires allemandes son esprit génial et comme enfantin tout ensemble, — génial par ses dons de construction, enfantin par le naïf amusement qu’il prenait à ces contes, — une pensée patriotique le guidait surtout. Il sentit qu'il surnageait, en ces fictions flottantes autour de lui, les débris des pensées, des rêves et des croyances des ancêtres. « Comme les sables bleus, verts et roses avec lesquels les enfants jouent dans l’île de Wight, elles sont le détritus de plusieurs couches de pensées et de langages ensevelies profondément dans le passé. » Les traits de mœurs plus spéciaux, les superstitions, les imaginations merveilleuses que renferment les contes du foyer, il les rappor- tait à l'enfance préhistorique de la patrie. Les contes lui appa- rurent comme le patrimoine commun des peuples aryens, qu'ils auraient emporté avec eux au cours de leurs migrations. Ces | fictions, aujourd’hui incomprises, c'était le retentissement affaibli, l'écho à peine perceptible, le travestissement obscur des anciens mythes germaniques. Comment, à sa suite, « les Simrock et les J.-W. Wolf crurent retrouver dans chaque conte, dans chaque légende romanesque ou hagiographique, une divinité nordique », c’est ce qu’on lira dans le remarquable exposé que Mannhardt a tracé du système de Grimm.
Bientôt les fondateurs de la mythologie comparée devaient transporter la méthode de Grimm sur le terrain plus vaste des sciences indo-germaniques. Hardiment, les Kuhn et les Max Müller comparèrent les mythes glorieux des Védas, des Eddas,
1. Mes sources principales, pour ce résumé de la théorie aryenne, sont : la grande édition des Kinder- und Hausmärchen des frères Grimm, 3 vol. 1856 ; Kuhn, die Herabkun/t des Feuers und des Goecttertranks, Berlin, 1859 ; Michel Bréal, Mélanges de Mythologie et de Linguistique, Paris, 1878 ; Max Müller, Nouvelles leçons sur la science du langage, trad. G. Harris et G. Per- rot, 1867, 1868 ; Max Müller, Essais sur la mythologie comparée, trad. G. Perrot, Paris, 1873 ; À. de Gubernatis, Zoological Mythology, 2 vol., 1872.
2. Mannhardt, op. cit., p. XIII-XIV.
54 LES PABLIAUX
des poèmes homériques et hésiodiques avec les obscures fictions que colportent encore les paysans, et tentèrent de reconstituer ainsi une sorte de mythologie préhistorique et aryenne, d’où seraient issus au même titre le panthéon germanique et le monde divin des Hindous, des Grecs et des Romains.
On sait par quelle brillante théorie l’école de Kuhn, de Schwartz, de Max Mülker let de Bréal, explique la genèse et la nature de ces mythes primitifs : comment, au temps de l'unité de la race aryenne et en une période transitoire de l’évo- lution de la langue que l’on appelle « l’âge mythopæique », à la faveur d'une véritable € maladie du langage », de simples affirmations sur les phénomènes naturels, sur le lever de l’aurore, sur k crépuscule, la nuit, lorage, la succession des saisons, se seraient transformées en des affirmations sur des personnages imaginaires, mythiques : en sorte que nos ancêtres les Aryas, avant de se séparer pour former les groupes slave, germanique, grec, latin, celtique, iranien, indien, auraient développé une copieuse mythologie fondée sur une sorte de poésie de la Nature, et que les dieux et les héros seraient simplement des formes anthropomorphiques des phénomènes naturels.
Les Aryas, en se séparant, auraïent donc emporté avec eux non pas leur langue seule, mais ces mythes communs. Ils vivent encore, déformés, au sein des races isolées, en lutte avec les idées supérieures — le christianisme et la science — qui, lentement, fes tuent. Les contes populaires modernes en renferment encore fes détritus, comme de la poussière d’astres. Ils sont comme le patois de la mythologie. On peut souvent, dans nos contes, en lavant lPuniforme badigeon des idées chrétiennes, retrouver, presque effacée, la primitive peinture païenne, et sous l'image actuelle de la Vierge Marie ou des saints, découvrir quelque vieille divinité germanique : les fées, les ogres, les mille lutins qui jouent ou se combattent dans nos contes merveilleux, sont les représentants d’anciens héros légendaires, qui, eux-mêmes, Incarnaient primitivement. les puissances de la Nature et leurs luttes,
_ Ainsi, par de graduelles altérations, les mythes primitifs se sont transformés en légendes, et les légendes en contes. «a Lea € premier travail à entreprendre est done de faire remonter
THÉORIE DE L'ORIGINE ARYENNE DES CONTES 55
« chaque conte à une légende plus ancienne, et chaque légende :
« à un mythe primitif *. »
On sait comment cette méthode a été depuis trente ans appli- quée de toutes parts — et souvent compromise — de Dasent et de Von Hahn à M. André Lefèvre, par cette école de savants si habile à mettre les rigueurs de la philologie au service des caprices de l’imagination. On sait comment, aujourd’hui encore, M. de Gubernatis prétend démontrer, par l’examen de contes comme Cendrillon et Psyché, que « les nouvelles populaires, en «a toutes leurs parties essentielles et en beaucoup de leurs a détails, reposent sur un fondement mythologique, et que les « contes sont, le plus souvent, des mythes disloqués, élémen- « taires, qui sont venus, comme des molécules plus légères, « s’agréger à des corps plus denses ».
Mais laissons, comme :ïl cst juste, à M. Max Müller le soin d’exposer plus complètement la théorie. Nul mieux que lui n’a su envelopper de poésie cette vision préhistorique. Il a vu de ses yeux « la nourrice qui bercait sur ses puissants genoux les « deux ancêtres des races indiennes et germaniques » et leur disait les mythes primitifs. Il a suivi ces mythes, dans leur long exode, jusqu’au jour où les divinités, traquées par les exorcismes chrétiens, trouvèrent asile dans les contes, et où, ne pouvant se résigner à laisser mourir les dieux d’hier, « les vieilles grand’- mères au cœur tendre, ne fût-ce que pour faire tenir tout le petit monde tranquille », répétèrent aux enfants, sous la forme de contes inoffensifs, leurs légendes, sacrées la veille encore.
« Grecs, Latins, Celtes, Germains et Slaves, dit M. Max Mül- ler, nous vinmes tous de l’Orient par groupes de parents et d’amis, en laissant derrière nous d’autres amis, d’autres parents, et après des milliers d’années, les langues et les traditions de ceux qui allèrent à l'Est et de ceux qui allèrent à l'Ouest pré-
1. C'est cette formule, souvent répétée, que, par une curieuse prescience des théories prochaines, Walter Scott exprimait déjà dans un passage de la Dame du lac, cité par M. A. Lang (Myth, Custom and Religion, 11, 290) : « On pourrait écrire un livre d’un grand intérêt sur l'origine des fictions populaires et la transmission des contes d'âge en âge et de pays en pays. Le mythe d’une époque nous apparaîtrait comme se transfigurant en la légende de la période suivante, et la légende à son tour comme sc transformant jus- qu'à produire les contes de nourrices des âges plus récents. »
ET
56 LES FABLIAUX
sentent encore de telles ressemblances que l’on a pu établir, comme un fait qui n’est plus à discuter, que les uns et les autres descendent d’un tronc commun. Mais nous allons maintenant plus loin : non seulement nous trouvons les mêmes mots et les mêmes terminaisons en sanscrit et en gothique ; non seulement nous trouvons dans le sarscrit, le latin et l’allemand, les mêmes noms donnés à Zeus et à beaucoup d’autres divinités ; non seu- lement le terme abstrait qui représente l’idée de Dieu est le même dans l’Inde, la Grèce, et l’Italie ; mais ces contes mêmes, ces Mährchen que les nourrices racontent encore presque dans les mêmes termes, sous les chênes de la forêt de Thuringe ct sous le toit des paysans norvégiens, et que des bandes d’enfants écoutent à l'ombre des grands figuiers de l’Inde, eux aussi, ces contes faisaient partie de l'héritage commun de la race indo- européenne, et l’origine nous fait remonter jusqu’à ce même âge lointain où aucun Grec n’avait encore mis le pied sur la terre d'Europe, où aucun Hindou ne s’était baigné dans les eaux sacrées du Gange. Cela semble étrange, sans aucun doute, et a besoin d’être entouré de quelques réserves. Nous ne voulons pas dire que les ancêtres des diverses races indo-européennes aient entendu raconter l'histoire de Blanche comme la Neige et de Rouze comme la Rose, sous la forme même où nous la trouvons aujourd’hui, que ces pères de nos races la racontèrent ensuite à leurs enfants et que c’est ainsi qu’elle fut transmise jusqu’à nos jours... Il est bien certain pourtant que la mémoire d’une nation reste attachée avec une merveilleuse ténacité à ces contes popu- laires, et que les germes d’où ils sont sortis appartiennent à la période qui précéda la dispersion de la race aryenne ; que ces mêmes peuples, qui, en émigrant vers le nord ou le sud, por- tèrent avec eux les noms du soleil et de l’aurore, ainsi que leur croyance aux brillantes divinités du ciel, possédaient déjà, dans leur langue même, dans leur phraséologie mythologique et pro- verbiale, les semences plus ou moins développées, qui devaient nécessairement donner naissance aux mêmes plantes ou à des plantes très semblables dans n'importe quel sol et sous n’importe quel ciel...
« C’est ainsi que M. Dasent a suivi l’altération graduelle
14. M. Müller, Essais sur la myth. comp., traduction G. Perrot, p. 271-5.
LES ANTHROPOLOGISTES ET L'ORIGINE DES CONTES 57
par laquelle le mythe se transforme en conte, par exemple dans le cas du Chasseur sauvage, qui primitivement était Odin, le dieu germain. Il aurait pu remonter, en cherchant les origines d’Odin, jusqu’à Indra, le dieu des tempêtes dans les Védas, et au-dessous même du grand veneur de Fontainebleau, il aurait pu retrouver l'Hellequin de France jusque dans l’Arlequin des pantomimes... Ces innombrables histoires de princesses ou de jeunes filles mer- veilleusement belles, qui, après avoir été enfermées dans de sombres cachots, sont invariablement délivrées par un jeune et brillant héros, peuvent toutes être ramenées à des traditions mythologiques relatives au printemps affranchi des chaînes de l'hiver; au soleil, qu’un pouvoir libérateur arrache aux ombres de la nuit ; à l’aurore, qui, dégagée des ténèbres, revient de l’occi- dent lointain ; aux eaux mises en liberté, et qui s’échappent de la prison des nuages *.… »
Bref, les contes populaires sont la transformation dernière et l'aboutissement d’anciens mythes solaires, stellaires, crépuscu- laires, nés chez nos ancêtres aryens avant leur séparation. Ils ! continuent à vivre dansl’intérieur de larace aryenneetnesetrans- : mettent point de peuple à peuple, ou ne s’échangent que très rarement. La méthode pour les étudier consiste à en chercher le noyau mythique, en appliquant les règles de la philologie com- parée, à le dépouiller de sa gangue d’éléments adventices et à déterminer les transformations graduelles du mythe primitif.
IV LA THÉORIE ANTHROPOLOGIQUE
On sait quelle belle guerre est menée depuis quinze ans contre l’école de M. Max Müller. On lui a contesté ses résultats, ses méthodes, ses principes. Depuis Mannhardt jusqu'à M. James Darmesteter, combien de savants l’ont abandonnée, brülant ce qu’ils avaient adoré ! Combien, depuis Bergaigne jusqu’à M. Barth, ont fait effort pour dissiper l'ivresse linguistique qui nous grisait, pour dépouiller les Védas de leur autorité sacrée, pour démontrer
1. Ibid., p. 283.
58 LES FABLIAUX
qu'ils représentent non pas une poésie primitive de l’humamité, mais l’œuvre artificielle d’une corporation sacerdotale fermée, non pas les conceptions des Aryas en la période d'unité de la race, mais une phraséologie exclusivement indienne, non pas une mythologie sur la voie du devenir, mais une littérature de théo- logiens beaux-esprits ! Combien ont contesté à l’école sa théorie de Pâge mythopœique et de la maladie du langage, et ont réduit, comme le voulait Mannhardt, les conquêtes de la mythologie philologique à trois ou quatre identités stériles, telles que Dyaus = Zeus — Tiu ; Varouna — Ouranos ; Séramêya — Hermeias | Combien, depuis M. Andrew Lang jusqu’à M. Gaiïdoz, ont raillé les dissensions intestines d’une école où, selon Schwartz, les orages auraïent été l'élément mythologique par excellence, tan- dis que, selon M. Max Müller, le même rôle, dans les légendes, _ serait tenu par la paisible Aurore, ou, d’après un récent théori- cien, par le Crépuscule ! Combien n’ont voulu voir dans ces mythes solaires, orageux ou crépusculaires — clefs à toutes ser- rures, — qu’une sorte de fantasmagorie monotone, qui suppose- rait que, sur les hauts plateaux de l'Asie Centrale, « nos ancêtres n'auraient pas eu d'occupation plus chère que de causer de la pluie et du beau temps! »
Il est manifeste que ces théories traversent une période sinon de déclin, du moins de recul ou d’arrêt, et la jeune école rivale, qui profite grandement des défiances dont souffre la philologie comparée, a su édifier pour les contes populaires une théorie nouvelle, encore en voie de formation, d’ascension première et de premier succès.
Voici, brièvement, quelles sont ses positions *,
Quel est l’objet de tout système mythologique ? C’est d’expli- quer l’éléément stupide, sauvage et irrationnel des mythes, la mutilation d’'Ouranos, le cannibalisme de Chronos, Déméter aux
1. Cette analyse des théories de l’école anthropologique repose principa- lement sur les ouvrages suivants : E Tylor, Ressarches into the eariy his- tory of Mankind, Londres, 1865 ; Primilive culture, 1871 ; — Andrew Lang ; Custom and Myth, 2e éd., 1885 ; la Mythologie, 1886 ; Myth, Ritual and Reli- gion, 2 vol., 1887 ; son introduction à la traduction des Kinder- und Haus- maerchen par Mistress Hunt, Londres, 1884 ; son introduction aux contes de Perrault, 1888, Oxford ; — enfin, la collection de la revue Mélusine, 1878, 1832 et années suivantes.
LES ANTHROPOLOGISTES ET L'ORIGINE DES CONTES 59
naseaux de cheval, Artémis aux trois têtes bestiales, Hermès ithyphallique, Athéné aux yeux de chouette, Indra au corps de bélier et dont les ennemis, Vritra et Ahi, sont des serpents, bref toutes ces légendes qui répugneraient au plus grossier des Papous ou des Canaques et qui, pourtant, forment pour une grande part la religion de Phidias, d’Aristophane ou celle des sages brah- manes. L'école nouvelle en rend compte non plus par une mala- die du langage qui aurait développé des mythes célestes sans nulle adhésion de la conscience et de la croyance ; mais elle les explique par une maladie de la pensée : ou plus exactement, ces mythes seraient des survivances d’un état d’esprit par lequel toute race a dû passer avant de se civiliser. Les mythes repré- sentent d'anciennes croyances réelles, des explications cosmogo- niques qui ont suffi en leur temps et auxquelles on a réellement. cru, des légendes qui reflètent exactement les usages, les rites, les pensées quotidiennes de leurs créateurs. <
Comment nous rendre compte d’un état d’esprit qui fut normal jadis, et qui nous paraît monstrueux ? Des siècles de culture l'ont aboli dans notre vieille Europe. Mais regardons autour de nous. Sur notre terre, rapetissée par les explorations plus faciles, toutes les phases traversées par l’humanité au cours de son déve- loppement comptent encore des représentants vivants. Voici, tout près de nous, des hommes, nos contemporains, nos voisins, n08 semblables, qui vivent dans les mêmes conditions intellectuelles que les ancêtres de nos races glorieuses. Ce sont les sauvages, Ces Zoulous, ces Huorochiris, ces Namaquas, ces Botocudos, ne méprisons pas de les interroger. L’anthropologie nous donnera la clef des mythes. À comparer les mille documents que d’ores et déjà nous possédons sur eux, ces bégaiements d'idées religieuses, ces linéaments grossiers de littérature orale, ces étranges con- ceptions animistes, fétichistes, ces fotems, ces tabous, on arrive à comprendre l’état d'esprit qui produisit les mythes, comme un arbre porte ses fruits. On constate qu’il y a des Zeus esquimaux, des Héraclès apaches, des Indras algonquins, des Odins maoris, tout comme ilfy a des Huitzilopochtlis helléniques, des Cagn hindous et des Tangaroas scandinaves. Les mythes sauvages éclairent ceux des plus nobles mythologies, qui sont les résidus d’ane époque primitive, laquelle s'appelait Sauvagerie.
60 LES FABLIAUX
Comme toute école naissante aime à se chercher des ancêtres et à se constituer une galerie de portraits de famille, l’école anthropologique invoque, comme précurseurs, Fontenelle et le président de Brosses, qui disait dès 1760, dans son livre intitulé Le culte des dieux fétiches : « En général, il n’y a pas de meil- leure méthode pour percer les voiles de l’antiquité que d'observer s’il n’arrive pas encore quelque part sous nos yeux quelque chose d'à peu près pareil *. » Une idée aussi juste en soi et aussi simple a pu se présenter à beaucoup d’esprits, si bien que c’est l’un des plus déterminés védisants, Schwartz, qui, à en juger par une citation piquante de Mannhardt a, le premier, donné une définition nette du système futur :« Selon Schwartz, dans la masse des légendes encore vivantes parmi le peuple, est enclose une mythologie inférieure, où survit un moment embryonnaire de la vie des dieux et des démons, bien que dieux et démons nous soient attestés, sous une forme plus développée, par des témoi- gnages historiques fort antérieurs. Les légendes populaires ne nous transmettent donc pas, comme le voulait Grimm, un résidu déformé, un écho affaibli de la mythologie de l’Edda, mais au contraire les germes, les éléments fondamentaux d’où s’est déve- loppée la mythologie supérieure”. »
Pourtant, l’école ne prit vraiment conscience d'elle-même que le jour où E. Tylor appliqua systématiquement à la mythologie les méthodes de l’anthropologie comparée. Mannhardt, qui le suivit, mourut trop tôt. Mais l’école compte aujourd’hui, sous la digne conduite de M. Andrew Lang en Angleterre, de M. Gaidoz et de la vaillante Mélusine en France, une pléiade de partisans qui adoptent ces formules de M. Gaidoz : « Le vrai fondement des recherches mythologiques est un examen de l’état psycholo- gique de l’homme, suivant la méthode de M. Tylor.... La mytho- logie s’explique par le folk-lore et les récits mythiques sont la combinaison et le développement d’idées du folk-lore. »
Quelle est donc l’attitude de l’école en présence des contes’ populaires ? « Le cannibalisme, dit M. Lang”, la magie, les
1. Cette phrase sert d’épigraphe au t. III de Mélusine.
2. Mannhardt, Baum- und Feldkulte, 11, xxxr.
3. Il est juste de citer ici un passage étendu de M. Lang, où il expose son système, Nous l’empruntons au tome 1 de Myth, Rütual and Religion, chap. IL
LES ANTHROPOLOGISTES ET L'ORIGINE DES CONTES 61
cruautés les plus abominables paraissent tout naturels aux sau- vages qui croient aussi à des relations de parenté entre les hommes et les animaux. Ces traits se retrouvent à chaque pas dans les contes de Grimm, et cependant on ne peut pas dire que
Le chapitre XVIII (tome II) du même ouvrage traite plus spécialement de l’origine des contes :
« Une science est née, qui étudie l’homme en toutes ses œuvres et en toutes ses pensées, en tant qu'il évolue. Cette science, l'anthropologie com- parée, étudie le développement de la loi, issue de la coutume ; le développe- ment des armes depuis le bâton ou la pierre jusqu’au plus récent fusil à répétition ; le développement de la société depuis la horde jusqu'à la nation. C'est une étude qui ne dédaigne pas de s'arrêter aux tribus les plus arrié- rées et les plus dégradées, tout comme aux peuples les plus civilisés, et qui, fréquemment, trouve chez les Australiens ou les Nootkas le germe d'idées et d'institutions que les Grecs ou les Romains portèrent à la perfection, ou qu'ils conservèrent, en atténuant un peu leur primitive rudesse, au sein même de la civilisation.
« Il est inévitable que cette science étende aussi la main sur la mythologie. Notre dessein est d'appliquer la méthode anthropologique — l'étude de l’évo- lution des idées depuis le sauvage jusqu’au barbare, et du barbare jusqu’au civilisé — dans la province du mythe, des rites et de la religion. A l'aide de l’anthropologie, nous démontrerons qu'il existe actuellement un état de l'intelligence humaine, dont le mythe est le fruit naturel et nécessaire. Dans tous les systèmes antérieurs, les théoriciens partaient de cette idée accordée que les créateurs des mythes furent des hommes munis d'idées philoso- phiques et morales analogues aux leurs propres, — idées que, pour cer- taines raisons politiques ou religieuses, ils auraient enveloppées dans les voiles bizarres de l’allégorie, Nous tenterons au contraire de prouver que l'esprit humain a traversé un état tout à fait différent de celui des hommes civilisés, pendant lequel des choses semblaicnt naturelles et raisonnables qui, maintenant, apparaissent comme impossibles et irrationnelles, et que, pendant cette période, s’il a produit des mythes qui survivent encore dans la civilisation, il les a nécessairement produits tels qu'ils semblent étranges et incompréhensibles à des civilisés.
« Notre première question sera : a-t-il existé unc période de la société humaine et de l'intelligence humaine, où des faits qui nous paraissent mons- trueux et irrationnels -— les faits correspondant aux incidents sauvages des mythes — étaient acceptés comme les faits courants de la vie quotidienne ?.… On sait que les Grecs, les Romains, les Aryas de l'Inde à l'époque des com- mentateurs sanscrits, les Égyptiens du temps des Ptolémées et d’époques plus anciennes, étaient aussi embarrassés que nous par les aventures de leurs dieux. Or y a-t-il un état connu de l'intelligence humaine où de sem- blables aventures, les métamorphoses d'hommes en animaux, en arbres, en étoiles, et tous ces bizarres incidents qui nous embarrassent dans les mytho- logies civilisées, sont regardés comme les éléments possibles de la vie humaine de chaque jour ? Notre réponse est que tout ce que nous regardons dans les mythologies civilisées comme irrationnel n'apparaît aux sauvages, nos contemporains, que comme une partie intégrante de l'ordre des choses
62 _ LES FABLIAUX
ce soient là des choses familières aux Allemands de l'époque his- torique. Il faut donc que nous ayons affaire ici à des survivances dans des contes populaires, qui remontent à l’époque où les ancêtres des Germains ressemblaient aux Zoulous. » Ces s0r- ciers, ces revenants, ces animaux qui parlent, ces ogres, ces fées, cette communion constante de l’homme avec une nature fantas- tique, ce n’est pas l’imagination des civilisés qui a créé cette absurde féerie : ee sont des restes de manières de penser et de croire abolies. Îei c’est un ancien totem, à un tabou, et pour expliquer ces merveilles, il faut parfois s’adresser aux Bassoutos, aux Hurons, aux Kamchadales. « Le but est d'analyser les contes «en les ramenant aux conceptions élémentaires, psycholo- « giques, mythologiques, religieuses, sur lesquelles ils reposent : «et beaucoup de ses conceptions appartiennent à la sauvagerie. »
V
THÉORIE DES COÎNCIDENCES ACCIDENTELLES
Avant d'aller plus loin, il faut nous arrêter un instant, pour faire justice d’une opinion fausse, qu’on peut appeler la théone de l'accident.
accepté et naturel, et, dans le passé, apparaissait comme également ration- nel et naturel aux sauvages sur lesquels nous avons quelques renseignements historiques. Notre théorie est donc que l’élément sauvage et absurde de la mythologie est, le plus souvent, un legs des ancètres des races civilisées, qui jadis n'étaient pas dans un état intellectuel plus élevé que les Australiens, les Boschismans, les Peaux Rouges. L'élément absurde des mythes doit être expliqué le plus souvent comme « survivance » ; l'âge de l'esprit humain auquel cet élément absurde a survécu est un âge où n’existaient pas encore nos idées les plus communes sur les limites du possible, où toutes choses étaient conçues de tout autre façon qu'aujourd'hui : et oet âge, c'est celui de la sauvagerie.
u Ïl est universellement admis que des survivances de cette nature rendent compte de nombreuses anomalies dans nos institutions, nos lois, notre vie sociale, voire dans nos vêtements et dans les menus usages de la vie. Si des restes isolés des anciens temps persistent ainsi, il est plus que probable que d’autres restes survivent aussi dans la mythologie, si l'on tient compte du pouvoir conservateur du sentiment religieux et de la tradition. Notre objet est donc de prouver que l’ « élément stupide, sauvage et irrationnel » des mythes des peuples civilisés s'explique, soit comme une survivance de la période de sauvagerie, soit comme un emprunt d’an peuple cultivé à ses voi- sins sauvages, soit enfin comme une imitation d'anciennes données sauvages par des poètes postérieurs et réfléchis. »
D’UNE THÉORIE D’'IMPORTANCE SECONDAIRE 63
Chaque conte ou chaque type de contes aurait pu'être inventé et réinventé à nouveau, un nombre indéfini de fois, en des temps et des lieux divers, et les ressemblances que l’on constate entre les contes de divers pays proviendraient de l'identité des procé- dés créateurs de l'esprit humaïn.
Cette théorie suppose qu’on laisse un certain vague mystique à l'idée de ezéation populaire ; qu’on y voie je ne sais quelle force d'invention collective, anonyme, impersonnelle, différente de l’in- vention poétique lettrée, individuelle. Terra udro fructificat. La légende se dégage du génie de nos paysans d'Auvergne ou de Bretagne aussi naturellement que la fumée s'échappe de _ chaumières.
A vrai dire, il n’y a point là proprement une due con- sciente d'elle-même; nous n’avons point affaire à une école avec son chef, ses disciples, ses schismatiques, ses adversaires. C’est moins un système organisé qu’une première attütude de l'esprit en présence du problème. C’est une hypothèse qui se présente volon- tiers à l'esprit de tout apprenti folk-loriste, au début des recherches, et ne résiste pas aux faits.
Certes, on peut admettre que le libre jeu de l'intelligence humaine reproduise, en des temps et des pays divers, la même idée, la même fantaisie très simple : on trouve dans l’art grec archaïque et chez les anciens Mexicains des poteries très ana- logues, dont la ressemblance s’explique par la similitude des matériaux, des outils, du degré de civilisation.
De même, on peut admettre qu’un proverbe, — c’est-à-dire une même image, une même métaphore, une même réflexion morale, — ait pu se présenter à deux,ftrois, dix esprits indépen- dants les uns des autres ; on peut admettre la même création répétée pour une devinette, bien qu'il y ait ici plus de caprice individuel ; on peut et l’on doit admettre, pour les chansons popu- laires, que % même thème sentimental, très général, soit né de lui-même sur des terres très différentes.
Mais il n’est pas moins vrai qu'on reste frappé du très petit nombre de proverbes, de deviriettes ou de types de chansons historiquement représentés, de leur caractère contingent, fantai- aste et nullement nécessaire, et du nombre considérable de formes où le même proverbe, le même type de chansons, la
64 LES FABLIAUX
même devinette reparaît : ce qui implique forcément, dans la grande majorité des cas, création unique, souvenir, répétition, transmission.
Pour les contes, l'hypothèse ne saurait même pas s’exprimer clairement.
I] est certain que les types généraux, les cycles de contes (cycle de la femme obstinée, cycle des ruses de femme) ou les éléments merveilleux des contes (animaux qui parlent, objets magiques) n’appartiennent ni à un pays, ni à temps, et que ces éléments ont pu et dû être mille fois réinventés. Mais ce que nous retrouvons dans les diverses littératures populaires, si nous passons d’un recueil sicilien à un recueil norvégien, ce ne sont pas seulement des fypes généraux de contes identiques, ce sont les mêmes contes particuliers: c’est, parmi les millions de ruses de femmes qu’on aurait pu imaginer, un nombre res- treint de ruses spéciales (la Bourgeoise d'Orléans, les Tresses, le Chevalier à la robe vermeulle) et, parmi les millions de contes merveilleux qu’on aurait pu imaginer, un nombre restreint de récits très circonstanciés (la Belle et la Bête, Jean de l'Ours, Cendrillon), c’est-à-dire des contes organisés qui se répètent, ayant l’unité d’une œuvre d’art, la complexité d’une intrigue de roman, portant l'empreinte d’un esprit créateur.
Ces observations sont d’ailleurs trop simples. Sauf quelques coïncidences négligeables qui ont pu suggérer le même thème très général et très peu circonstancié à deux esprits indépen- dants *, il faut que chaque conte ait été imaginé un certain jour, quelque part, par quelqu’un. Quand ? Où ? Par qui ? La question reste entière, et nul système ne serait viable qui ne pourrait admettre que les contes se propagent par voie d'emprunt.
En fait, nulle école aujourd’hui existante ne soutient le para- doxe contraire.
Grimm y a recouru jadis comme à une échappatoire propice. 1] avait besoin de cette étrange théorie de l'accident : son hypo- thèse générale n’était-elle pas que les contes, imaginés per les
1. Nous rencontretrons plus loin des formes de quelques fabliaux (lai d’Aristote, les quatre souhaits saint Martin) dont les rapports sont si peu compliqués que nous sommes en peine de décider si nous avons affaire à des variantes d'un même conte ou à des contes distincts, plusieurs fois rein- ventés.
D’UNE THÉORIE D’IMPORTANCE SECONDAIRE 65
Aryas en la période d'unité ct transportés avec ceux dans leurs migrations, n’avaient cessé d’être l’apanage exclusif de la race indo-européenne ? Chaque famille isolée conservait cet héritage, qui ne franchissait que très malaisément les frontières d’une langue et d’un peuple : car la dernière chose qu’un peuple emprunte à un autre, ce sont, disait-il, ses contes de fées.
Cette opinion était fort soutenable au début des recherches de Grimm, alors qu’on n'avait guère collectionné de contes qu’en Europe. Mais depuis,.on en a recueilli chez les Kalmouks, qui ne sont pes des Aryens, chez les Jeponais, qui ne sont pas des ÂAryens, etc., et ce sont souvent les mêmes contes |
Grimm, qui n’était pas sans connaître des contes africains ana- logues à ses contes allemands, s’obstina pourtant à soutenir que, sauf quelques cas isolés, les contes ne se propageaient jamais par emprunts; et c’est alors qu’il exprima l’idée que ces ressemblances pouvaient s'expliquer par des coïncidences : « Il y a des situations si simples et si naturelles qu’elles réapparaissent partout,comme ces mots qui se reproduisent sous des formes toutes semblables en des langues qui n’ont aucun rapport entre elles, parce que des peuples divers ont imité de manière identique des bruits de la nature ?. »
Aujourd’hui je doute qu'il se trouve encore des folk-loristes pour défendre cette position devenue intenable. Il a semblé pour- tant à plusieurs que M. Andrew Lang était de ceux-là. M. Cos- quin *, M. Krohn *, M. Sudre ‘, M. Jacobs ‘, d’autres encore, dont je fus, avaient noté dans ses livres nombre de passages inquié- tants ; tel celui-ci : « Nous croyons impossible, pour le moment, de déterminer jusqu’à quel point il est vrai de dire que les contes ont été transmis de peuple à peuple et transportés de place en place dans le passé incommensurable de l'espèce humaine, ou jus-
1. Oui certes ; mais ces coïncidences qui ont pu faire réinventer des contes très simples ont précisément la même importance que les onomatopées pour la comparaison de deux langues. C'est-à-dire que, comme les onomatopées, celles sont très rares et négligeables.
2. E. Cosquin, L'origine des contes populaires européens et les théories de M. Lang, 1891, p. 6.
3. Kaarle Krohn, Bär und Fuchs, Helsingfors, 1891.
4. L. Sudre, Les Sources du roman de Renart, Paris, 1893, p. 8.
5. J. Jacobs, Cinderella in Britain, dans le numéro de septembre 1893 de la revue Folk-lore.
BÉDIEP, — Les Fabliaur. 9
Go ogle
66 LES FABLIAUX
qu’à quel point ils peuvent être dus à l'identité de l'imagination humaine en tous lieux... Comment les contes se sont-ils répan- dus ? c’est ce qui demeure incertain. Beaucoup peut être dû à l'identité de l'imagination dans les premiers âges ; quelque chose à la transmission *. »
Il semblait donc bien que M. Lang se rangeât à la théorie de l'accident, qu’il fût, comme on dit, un « casualiste ». Il a récem- ment protesté avec autant d’esprit que d'énergie *. « Nous sommes des millions de mortels, dit-il avec mélancolie, et chacun de nous vit isolé, heureux s’il réussit à se faire comprendre, en gros, de lui-même. » 11 lui semble, nous dit-il, qu'il s’est entretenu par téléphone avec des correspondants très lointains — un peu durs d'oreille — qui ont innocemment dénaturé son message. Il affirme que nous nous sommes tous trompés — et il ne se peut qu’il n'ait rgison, — concédant d’ailleurs que, dans le passage ci-dessus rapporté, il eût mieux fait de transposer les mots beaucoup et quelque chose et de dire : « Quelque chose peut être dû à l’iden- tité de l’imagination dans les premiers âges, beaucoup à Ia transmission. » Ce « quelque chose » que le libre jeu de lima- gination indépendante pourrait inventer et réinventer à nouveau, ce ne serait d’ailleurs jamais un conte organisé, avec sa succession de multiples péripéties ; ce serait seulement, en des contes tota- lement différents, un même incident, une même idée fantastique ou superstitieuse. Toutes les fois que reparait, chez deux peuples différents, la même intrigue circonstanciée et précise, M. Leng admet — comme l'exige le bon sens — qu’il y a eu transmission. Mais il est aussi des contes qui ne présentent en commun qu’une même idée centrale et, dans ce cas, il se peut que la similitude des croyances ou du développement social, ou la parité générale de l'imagination ait procréé, ici et là, des thèmes généraux iden- tiques, d’où sont issus des contes différents. Et quand on a vu quels exemples significatifs allègue M. Andrew Lang, en ces articles auxquels le mieux est de renvoyer le lecteur, il appareit
1. Introduction de M. Lang aux Contes des frères Grimm.
2. D'abord dans deux articles qu'il a bien voulu consacrer à Ja critique de la première édition de ce livre: l’un dans la Saturday Review du 2 sep- tembre 1893, l’autre dans l’Academy à la date du 10 juillet 1893 ; puis dans une importante polémique avec M. Jacobs. (V. la revue Folk-lore, numéros de septembre et de décembre 1893.)
LA THÉORIE ORIENTALISTE DE L'ORIGINE DES CONTES 67
que sa thèse, réduite à ces termes, est plus que VARIE elle est vraie.
Mais, puisque M. A. Lang rejette la théorie de l'accident, on, ne voit plus qui la défend. Elle pouvait séduire quelques-uns au, temps de Grimm ; mais aujourd’hui nos collections, multipliécs à profusion, nous montrent que chaque conte reparait chez unetren- taine de nations différentes : ce qui suppose — si l’on n admet pas simplement des emprunts d’un peuple à l’autre — quetrente. peuples auraient, indépendamment les uns des autres, réussi à' combiner, de manière identique, les mêmes éléments, pour R mer fortuitement le même récit. LL
Cette hypothèse est donc bien, comme nous disions, une gtti-' tude première et toute prove de l'esprit : elle est de celles qui s’évaporent dès on les regarde fixement. En fait, il n’y a pas de « casualistes ? | |
VI
LA THÉORIE ORIENTALISTE
Ces deux systèmes — théorie aryenne, théorie anthropologique de l’origine des contes — si opposés se rencontrent du moins en ceci : l’un et l’autre admettent que les contes populaires offrent aux mythologues des éléments précieux. Que les éléments des contes soient des mythes solaires ou des mythes sauvages, ce sont des mythes. Qu'ils reflètent les plus anciennes concep- tions de la race aryenne ou les croyances des différents peuples au temps où ils vivaient encore en l’état de sauvagerie, les contes nous ramènent vers un lointain passé préhistorique.
Or, c’est ce point de départ même que conteste un troisième système, qu’il nous reste à définir : le système indianiste de l’ori- gine des contes.
Ce système, plus ancien que ses deux rivaux, ne s’est pas
1. Ce qui porterait surtout à le croire, c’est que M. Jacobs ne trouve gutre à nommer, comme soutiens de cette théorie, que M. A. Lang, qui proteste, et moi, qui n'ai jamais écrit à ce propos que les trois pages qui précèdent, a M. Bédier, dit-il, est le casualiste même. M. Bédier is the quite casualist. » — J'én suis surpris.
GS LES FABLIAUX
laissé ébranler par eux : sceptique en présence des hypothèses étymologiques de l’école de Max Müller, dédaigneux des compa- raisons instituées par l’école anthropologique entre les mythes grecs ou germaniques et les croyances des Achantis, il oppose une fin de non-recevoir à toute tentative d'explication des mythes que renfermeraient les contes populaires.
Il croit à l’existence d’une source commune d’où les contes populaires se seraient répandus sur le monde.
Cette source n’a point commencé à sourdre en des âges primi- tifs, mais à une époque parfaitement historique, dans une terre parfaitement déterminée, — et cette terre est l’Inde.
« Le plus grand nombre des contes populaires européens, — dit M. Reinhold Kæhler en répétant les paroles de Théodore Ben- fey, — ainsi que beaucoup des nouvelles qui se sont répandues vers la fin du moyen âge dans les littératures occidentales, sont ou bien directement indiens ou bien provoqués par la littérature indienne. » — M. Cosquin dit de même : « Les recherches de Théodore Benfey démontrent que l'immense majorité des contes se sont formés dans l’Inde, d’où ils ont rayonné, à des époques parfaitement historiques, se répandant de peuple à peuple, par voie d'emprunt. » — Et M. Gaston Paris: « Les récits orientaux qui ont pénétré en si grande masse dans les diverses littératures européennes viennent de l’Inde et, qui plus est, ont un caractère essentiellement bouddhique. »
Cette théorie est la seule qui nous intéresse directement. Car, seule, elle explique par les mêmes moyens l’origine de toutes les catégories de contes, fables, fabliaux ou contes de fées.
Pour nous, qui n’étudions qu’une province de la novellistique, nous n’avons pas qualité pour nous prononcer entre les théories aryenne et anthropologique. Nous bornant à affirmer cette con- viction profonde que beaucoup de contes plongent par leurs racines jusqu'aux âges préhistoriques, nous n’avons pas à décider s'ils renferment des détritus de mythes célestes, ou s’il faut con- fier aux Samoyèdes, aux Bechuanas et aux Iroquois l’exégèse de Cendrillon et du Petit Poucet. Car ni M. Max Müller, ni même M. de Gubernatis n’ont jamais découvert le moindre mythe cré- pusculaire ni auroral dans l’histoire de la Dame qui fist trois tours entour le moustier ; et, de même, ni M. Lang ni M. Gaidoz
LA THÉORIE ORIENTALISTE DE L'ORIGINE DES CONTES 69
ae soutiendront jamais qu'il faille expliquer par un totem poly- nésien le fabliau de la Grue, ni par un tabou des sauvages Samoans ou des Ojibways le Chevalier qui fist sa femme confesse.
VII
Pourquoi donc avons-nous soulevé, à propos de nos seuls fabliaux, cette lourde question de l’origine des contes popu- laires ?
Le voici.
C’est que, si les raisons sont valables qui font venir de l’Inde nos fabliaux, elles valent aussi pour l’ensemble des contes popu- laires ; et aucune théorie mythologique, quelle qu’elle soit, actuelle ou à naître, ne peut rester indifférente à l’école de Benfey. |
Soit le conte de Psyché. M. Max Müller l’explique par un mythe : Psyché ou Urvact, coupables d’avoir vu leurs époux, c'est l’Aurore qui se cache, dès qu’apparaît le soleil. Pour M. Lang, au contraire, cette légende est fondée sur une loi de l'étiquette sauvage : un mari et sa femme ont transgressé le <ommandement mystique, le tabou, commun aux sauvages du Fouta, aux Yoroubas d'Amérique, aux Circassiens, aux Fidjiens, aux Spartiates et, selon Hérodote, aux Milésiens, qui défend à de jeunes époux de se voir nus, et à la femme de prononcer le nom de son mari. — Vienne la théorie orientaliste : elle renvoic dos à dos les mythologues, l’un avec son mythe solaire, l’autre avec son fabou polynésien ; voici une forme indienne de Psyché ; ce conte est indien, ne cherchez pas plus avant.
Cendrillon. s’assied dans les cendres du foyer, c’est-à-dire, sui- vant la mythologie comparée, « dans les nuages gris de l’Aurore ». — Non, dit M. Lang, c’est un souvenir des règles du Gavelkind, qui donne le foyer comme part d’héritage au plus jeune enfant. — Voici riposte un orientaliste, que ce conte est attesté dans l'Inde ; il suffit, ne cherchez pas plus avant : il est indien.
Pour tel adepte de la mythologie comparée, qui, d’ailleurs, compromet la théorie, le Petit Poucet, le gentil héros qui sème des cailloux et des miettes de pain, est la Nuit qui sème les étoiles.
60 LES FABLIAUX
Ses démélés avec l'Ogre lui rappelleront la lutte de la Nuit contre le Soleil levant. — M. Lang, au contraire, se bornera à consi- dérer certains éléments du conte : ces petits enfants cachés par la femme de l’ogre et trahis par leur odeur de chair fraîche, il les a retrouvés dans le folk-lore des Namaquas, des Zoulous et des sauvages du Canada ; de même, les Euménides d’Eschyle flairent Oreste ; et cette fréquence des traits de cannibalisme dans les contes européens lui sera un témoignage de l’ancienne sauvage- rie de nos races. À propos des bottes de sept lieues, il rappellera que le même incident de héros aidés dans leur fuite par quelque objet magique reparaîit dans les contes des Zoulous, des-Cafres, des Iroquois, des Japonais, des Allemands et les sandales d’or qu'Hermès chausse dans l'Odyssée (V, 45) lui reviendront en mémoire. — Mais un orientaliste risposte : le Petit Poucet vient de l’Inde, et tout est dit.
L'école de M. Max Müller explique le succès du plus jeune fils dans les contes par une allégorie du Soleil récemment levé. — Selon la théorie anthropologique, cette préférence pour le der- nier-né est un souvenir du droit de juveignerie, du Jüngsten- rech. — Pour un orientaliste, si ces mœurs ne sont pas en contra- diction avec ceMes de l’Inde, il suffit, ne cherchez pas plus avant.
Or, tant que la théorie orientaliste ne fait venir de l’Inde que ses simples contes à rire, les nouvelles, les fables, elle reste indif- férente aux, mythologues. Aussi l’une et l’autre école mytholo- gique lui fait.elle la grâce de l’accueillir en partie. Il est indiffé- rent æu-sÿstème de M. Max Müller que Perrette et le pot au lau viendg,ouù fon, de conteurs bouddhistes, et M. Max Müller lui- méme”s'est attaché à démontrer l’origine indienne de cette fable, “ | s' Il est indifférent de même à M. Lang ou à M. Gaidoz que le tonte des Trois bossus ménestrels ait été, ou non, inventé sur les bords du Gange : les deux écoles admettent donc volontiers l'ori- giné indienne, ou la propagation, à partir de l'Orient, de tous les corites à rire et de toutes les fables que l’on voudra.
Mais tout autre:est la prétention de l’école orientaliste. Elle fait venir de l’Inde, non pas seulement les nouvelles et les fables, mais aussi les contes merveilleux. Comme ses arguments sont les mêmes pour tous les groupes de contes, elle prétend avec raison
LA THÉORIE ORIENTALISTE DE L'ORIGINE DES CONTES 71
qu’on ne peut lui accorder l’origine indienne des contes à rire, sans que cette concession entraîne du coup l’origine indienne des contes merveilleux.
Ni l’école philologique, ni l’école anthropologique, ni aucun autre système mythologique imaginable ne peut donc rester indifférent en présence de l’hypothèse indianiste. Il faut néces- sairement que tout système mythologique la repousse : car elle lui arrache ses matériaux les plus précieux, les contes populaires ; — ou bien il faut qu’il l’accepte : et, l’acceptant, il se tue du même coup.
La théorie orientaliste, vraie, rend superflues toutes recherches ultérieures ; fausse, elle gêne la science. Pourtant elle n’a jamais été attaquée de front.
Nul, si l’on excepte, M. Gaidcz, en quelques brillants articles de Mélusine, et M. Andrew Lang, en vingt pages énergiques et rapides de son livre Myth, Rüual and Religion”, ne l’a directe- ment attaquée. | |
Les mythologues les plus âpres à contester l’origine indienne des contes merveilleux ont concédé pourtant cette origine pour les autres contes. Et qui ne voit que c’est se désarmer ?
C'est donc quand la théorie orientaliste prétend ramener à l'Inde les contes merveilleux qu’elle paraît le plus faible. — C’est quand elle soutient l’origine indienne des nouvelles qu’elle paraît le plus solide et qu’elle a été le moins contestée. C’est là surtout que nous l’attaquerons.
Et si elle cède à ces attaques, — ou, après moi, à des attaques micux dirigées, — la science des traditions populaires et la mytho- logie recouvreront plus de liberté et seront délivrées d’une pesante entrave.
1. Tome II, p. 299-320. J'avais parlé trop légèrement, dans ma première cdition, de cette esquisse de réfutation. Je fais ici, comme je dois, amende honorable.
8
72 LES FABLIAUX
CHAPITRE II
EXPOSÉ DE LA THÉORIE ORIENTALISTE ET PLAN D'UNE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE
I. Historique de la théorie : Ses humbles commencements de Huet à Sil- vestre de Sacy. Ses prétentions etson succès depuis Théodore Benfey. Il. Ses arguments sous sa forme actuelle : Les contes, soutient-elle, nés dans l’Inde, sont parvenus en Europe, par voie littéraire et par voie orale, au moyen âge. Car : 1° Absence de contes populaires dans l’an- tiquité. 2° Influence au moyen âge des grands recueils orientaux tra- duits en des langues européennes ; rôle des Byzantins, des Arakes, des Juifs. 3° Survivance de mœurs ou de croyances indiennes ou boud- dhiques dans nos contes. 4° Les versions occidentales de nos contes apparaissent comme des remaniements des formes orientales. II. Plan d'une réfutation, qui reprendra, dans les chapitres suivants, cha- cun de ces arguments.
Nous réunirons ici en un faisceau les arguments essentiels de l’école orientaliste, avec toute la force, toute la clarté, toute l’im- partialité qu’il nous sera possible.
Auparavant, quelques remarques sur sa genèse et son histoire sont nécessaires. |
] HISTORIQUE DE LA THÉORIE
Elle est française par ses plus lointaines origines, et l’on peut dire que, déjà, elle existait en puissance aux temps reculés où La Fontaine fit connaissance avec le sage Bidpaï.
Dès 1670, le savant évêque d’Avranches, Daniel Huet, disait exp-essément : « Il faut chercher la première origine des romans dans la nature de l’homme, inventif, amateur des nouveautez et des fictions. et cette inclination est commune à tous les hommes ; mais les Orientaux en ont toujours paru plus fortement possedez que les autres ; et leur exemple a fait une telle impression sur les nations de l'Occident les plus polies, qu’on peut avec justice leur
HISTORIQUE DE LA THÉORIE ORIENTALISTE 73
en attribuer l'invention. Quand je dis les Orientaux, j'entends les Égyptiens, les Arabes, les Perses, les Indiens et les Syriens”. » __ Huet plaçait donc l’origine des fictions dans un Orient vague et indéterminé, et cela pour des raisons plus vagues encore et plus indéterminées.
Au commencement du xvrr® siècle, cet Orient se limita. Égyptiens, Perses, Indiens et Syriens furent un peu sacrifiés, au profit des seuls Arabes. C’est le grand succès des Mille et une Nuiüts qui.créa ce préjugé. Grâce aux Galland, aux Cardonne, aux d’Herbelot, l’imagination des peuples de l’Islam passa pour la toute-puissante créatrice des fictions. De même qua les Arabes avaient introduit en Europe l’aubergine et l’estragon, ils y avaient importé, un beau jour, la rime et les contes.
Ainsi, dès le xvrrre siècle, l’idée du système orientaliste avait germé. Et comment ? Dans l’esprit d’érudits excellents, à qui manquait simplement le sens do ce qui est primitif et populaire, et persuadés qu’on pouvait se poser ces questions : « qui a inventé les contes ? quel jour fut découverte la rime ? » au même titre que celles-ci : « quel jour a été inventée l’imprimerie ? qui a décou- vert les propriétés de l’aiguille aimantée ? » Ils commettaient innocemment un sophisme d’humanistes et de rhéteurs, analogue à celui des Grecs qui cherchaient, étymologistes naïvement ambi- tieux, quel rapport unissait dans les mots le sens au son, et pour- quoi ces deux syllabes : xroc, et non d’autres, servaient à dési- gner le cheval. Les Grecs oubliaient qu’à l’époque où ils se posaient ce problème, leurs mots étaient déjà fort vieux, et fort vieille leur civilisation. De même, nos anciens orientalistes oubliaient que l'humanité était bien vieille déjà, lorsqu'elle pro- duisit les premiers romans que nous connaissons, et que chercher « l’origine des fictions », c’était se poser un problème identique à celui des origines de l'esprit humain. Les plus anciennes qu'ils connussent étaient arabes, persanes, indiennes : ils proclamaient donc que les Orientaux avaient inventé les fictions. Mais ce n’est là que la période embryonnaire de la théorie, qui devait encore subir, pendant la première moitié de ce siècle, une lente incuba- tion.
En 1816, parut le célèbre ouvrage de Silvestre de Sacy : Calila
1. Traité de l'origine des romans, p. 12 de l'éd. de 1711.
74 LES FABLIAUX
et Dimna ou les Fables de Bidpaï en arabe. Appliquant son esprit sagace à l’examen des diverses rédactions de ce livre, le plus. vaste et le plus répandu des recueils de contes orientaux, il prou- vait que la plus ancienne forme n’en était ni arabe, ni persane, mais indienne.
Parce que c’est lui qui établit ce fait considérable, on se réclame aujourd’hui volontiers de son grand nom, bien à tort, je crois : car Silvestre de Sacy n’a pas été le fauteur, du moirs conscient, de la théorie.
Son livre n’est, en effet, qu’un travail de bibliographe génial.
Il $’est borné à démêler l’écheveau compliqué des divers remanic- ments orientaux du Calila, et ne s’est jamais permis aucune remarque qui outrepassôt les promesses modestes de son sous- titre : Mémoire sur l’origine de ce livre et sur les diverses tra- ductions qui en ont été faites dans l'Orient. Le problème général de l’origine des contes ne paraît pas s’être, un seul instant, pré- senté à son esprit, et je ne pense pas qu’on puisse trouver dans son livre une conclusion plus générale que celle-ci : « Je ne crains pas d'affirmer que toutes les règles de la saine critique assurent à l’Inde lhonneur d’avoir donné naissance à ce recueil d'apo- ‘logues, qui fait, encore aujourd’hui, l’admiration de l’Orient et de l’Europe elle-même. La conclusion que je tire de tout ce que je viens d'exposer n’est pas absolument que le Pantchatantra soit antérieur à Barzouyèh, ce qui cependant est extrêmement vrai- semblable: elle n’est pas même qu'avant Barzouyèh tous les apo- logues que celui-ci réunit dans le livre de Calila fussent déjà rassemblés, dans l’Inde, en un seul recueil. Tout ce que je pré- ‘tends établir, c’est que les originaux des aventures de Calila et Dimna, et des autres apologues réunis à celui-là, avaient été effec- tivement apportés de l’Inde dans la Perse *. » On le voit : nulle tendance à exagérer la portée de ces faits de pure bibliographie, mais une prudente abstention.
Déjà son élève, Loiseleur-Deslongchamps, généralisait plus que lui, lorsqu'il lui dédiait, en 1848, son Essai sur les fables indiennes et sur leur introduction en Europe.
Ce même roman de Calila, dont S. de Sacy avait classé les rédactions orientales, Loiseleur-Deslongchamps le suivait à tra-
1. Calila et Dimna, p. 8.
HISTORIQUE DE LA THÉORIE ORIENTALISTE 75
‘vers 8es différents avatars européens ; de plus, il montrait qu’une ‘autre importante collection de récits orientaux, les Fables de Sen- dabar, remontait, elle aussi, à un original indien. Il né s’arrétait ‘point là : versé dans la connaissance des nouvelles et des fables des conteurs français et italiens, il s’attachait à les comparer avec célles de ses auteurs indiens, et ne manquait pas de reconnaitre, en chacune d'elles, « une imitation » de Bidpaiï ou de Sendabar. La vieille idée, courante depuis Huet, le préocoupait : «Il y a toute apparence, disait-il, que c’est en Orient, et plus particuliëè- rement dans l’Inde, qu’il faut chercher l’origine de l’apologue... Xl faut remonter jusqu’au moyen âge pour trouver l'introduction de ces fictions dans les compositions européennes. C'est un exa- men bien curieux à faire, et l’histoire de ces recueils de contes et de fables peut contribuer à éclairer cette question”. » .
Vers 1840, on voit en effet se répandre cette idée, nettement visible chez Loiseleur-Deslongchamps, chez Robert”, chez de Puybusque”, chez Brockhaus‘, etc. : les contes qui se trouvent à la fois en Occident et en Orient sont issus de l'Inde, et c’est là une vérité acquise à la science par le grand Silvestre de Sacy.
Le très prudent Silvestre de Sacy a-t-il, en effet, exposé cette opinion dans quelque mémoire que j'ignore P Il est possible, mais je soupçonne que c’est la vieille idée de l’évêque d’Avranches qui ‘chemine sourdement, et que les disciples de Sacy croient pouvoir dui attribuer. Il s’est produit sans doute, ici comme dans l’his- ‘toire de tant de systèmes, ce phénomène bien connu du grossis- sement insensible et continu des faits primitifs à mesure qu'ils ‘passent du premier observateur au disciple, du savant au vulga- risateur, C’est ce que Renan définit si bien : « Les résultats n’ont toute leur pureté que dans les écrits de celui qui les a, le pre- nier, découverts. Il est difficile de dire combien les choses, en passant de main en main, en s’écartant de leur source première, ‘s’altèrent et se défaçonnent, sans mauvaise volonté de la part de “eux qui les empruntent. Tel fait ést pris sous un jour un peu différent de celui sous lequel on le vit d’abord ; on ajoute une
1. Op. cit., p. 4, 6, 63, etc.
. 2. Fables inédites des XIIe, XIIIe e XIV® siècles, 1825
. 3. Le comte Lucanor, apologues du xrni° siècle, 1851.
"4. Die Mährchensammlung des Sri Somadeva Bhatta, Mém. de l'Ac. de Nes sue 1839, p. 126, ss.
76 LES FABLIAUX
réflexion que n’eût pas faite l’auteur des travaux originaux, mais qu'on croit pouvoir légitimement faire. On avance une généralité que l'investigateur primitif ne se fût pas formulée de la même manière. Un écrivain de troisième main procèdera ainsi sur son modèle, et ainsi, à moins de se retremper continuellement aux sources, la science historique est toujours inexacte et suspecte *. »
Mais que l'autorité de Silvestre de Sacy ait été justement ou témérairement invoquée, toujours est-il que la théorie allait se précisant depuis le commencement du x1x® siècle.
Théorie bien inoffensive encore. N’était l'habitude livresque de croire nécessairement plagiée par Boccace toute nouvelle qui se retrouvait à la fois dans le Décaméron et dans le Calila, n’était cette tendance à regarder les races orientales comme prédesti- nées, par décret spécial, à inventer les fictions, — les opinions de ces savants étaient aussi justes que modérées. Ils se bornaient à constater l'immense succès des deux romans de Calila et de Sen- dabar, et avançaient que les novellistes ou fabulistes européens leur avaient beaucoup emprunté, depuis le moyen âge. Vérités si peu contestables qu’elles ressemblent à des truismes.
C'est pourtant d’une simple généralisation de ces modestes propositions que devait sortir, quelques années plus tard, un système envahissant, impérieux.
Non seulement les deux grands recueils indiens, le Calia et le Sendabar, avaient fourni cent ou deux cents contes à des novel- listes italiens, français, espagnols, à court d'invention ; mais c'était presque tout le trésor de nos littératures populaires euro- péennes qui s'était formé dans l'Inde. Dans l’Inde prenait sa source un immense fleuve charriant des fables, une sorte de fabulosus flydaspes, qui avait inondé le monde.
C’est un orientaliste de Gœttingue, Théodore Benfey, qui cons- truisit ce système,
En 1859, parut cette introduction de 600 pages à la traduction allemande du Pantchatantra *, monument d’une prodigieuse éru- dition, digne d’un Scaliger et d’un Estienne. Dans le premier
1. L'avenir de la science, p. 241.
2. Pantchatantra, fünf Bücher indischer Fabeln, Märchen und Erzählun- gen, aus dem Sanskrit uebersetzt mit Einleitung, von Theodor Benfey, 2 vol. Leipzig, 1859. .
HISTORIQUE DE LA THÉORIE ORIENTALISTE 77 \
succès de son œuvre colossale, Benfey fonda (1860) une revue destinée à montrer quels liens subtils, puissants pourtant, en nombre infini, nous rattachent à l'Orient. Il lui donna ce titre significatif : Orient et Occident, et l’on pourrait lui donner cette épigraphe du Divan :
Wer sich und Andre kennt,
Wird auch hier erkennen :
Orient und Occident Sind nicht mehr zu trennen.
Liebrecht, Brockhaus, Gœdeke, toute une pléiade se groupa autour de Benfey et prêcha, d’après lui, la bonne nouvelle. Car c’est bien un évangile que devenait et que devait demeurer jus- qu’au jour présent l’/ntroduction au Pantchatantra ; les travaux de la revue Orient et Occident, ce sont les Actes des Apôtres. Il ne manqua guère à la jeune religion que des hérétiques, si l’on excepte le seul Weber, l’illustre sanscritiste, qui protestait isolé- ment dans ses /ndische Studien. Le Credo, ce sont les dix pages de préface où le maître a résumé les articles de foi.
Veut-on une preuve curieuse qu'il s’agit bien là de dogmes à jamais promulgués ? Il s’est rencontré un érudit après Benfey, dont on peut dire sans exagération que, depuis le premier homme, nul en aucun pays n’a jamais emmagasiné dans sa mémoire autant ; de légendes, de fables, de chansons, de proverbes, de contes, de | devinettes populaires. C’est M. Reinhold Kœæhler. Or, ce savant u — qui, peut-on dire, savait « toutes les histoires » — s’est un jour proposé d'extraire de ce prodigieux monceau de documents quelques idées générales. Et tout ce que ces milliers de récits lui ont révélé, c’est simplement l'infaillibilité de Benfey : si bien que sa dissertation sur l’origine des contes populaires * reproduit exac- tement, sans une réscrve ni une addition, et souvent dans ses termes mêmes, la préface du maître.
Aujourd’hui encore, c’est la théorie de Benfey qui domine et triomphe. C’est elle qui est supposée, comme postulat, à la base de centaines de monographies de contes, dispersées dans les revues savantes. C’est elle qui répand sa lumière sur la bril-
1. Ueber die europäischen Volksmärchen, dans les Auÿsätze über Märchen und Volkslieder, hgg. von J. Bolte und E. Schmidt, Berlin, 1893.
78 LES FABLIAUX
lante pléiade d’érudits et de folk-loristes, par qui, depuis trentg ans, la science des traditions populaires est illustrée, sur les Mar» cus Landau, les Félix Liebrecht, les Emmanuel Cosquin, les Luzel, les Comparetti, les Giuseppe Rua. Les trois hommes qui, aujourd’hui, font en ces études le plus d'honneur à leur paya respectif, Max Müller‘ en Angleterre, R. Kæhler en Alle- magne*, Gaston Paris en France, ne ptétendent — sauf à com- menter çà et là et à rectifier la doctrine du maître — qu’à rester les disciples de Benfey.
Par l’œuvre de ces savants, la théorie Shentabae est devenue courante, commune, officielle. J'en appelle à tout lecteur qui n'aurait pas fait une étude directe de la question. N’est-il pas vrai que, de longue date, il connaît l'hypothèse indianiste, pour’ lavoir reçue, enfant, de quelque manuel de littérature, ou pour’ lavoir entendu développer en quelque leçon d’ouverture de cours d'Université ? N’est-il pas vrai qu’il laccepte, plus ou moins vague- ment, par cette sorte de croyance provisoire qu'on accorde aux systèmes historiques ou philosophiques que l’on n’a pas le temps de contrôler soi-même ? Je pourrais citer, ici, par dizaines, les livres où la théorie orientaliste s’est comme vulgarisée. Je veux me contenter de deux citations, empruntées non à des sous-dis- ciples, mais à deux savants de première valeur, A. Darmesteter' et Ten Brink. Ils marquent au premier rang, l’un dans l'histoire de la linguistique romane, l’autre dans celle de la philologie ger- manique. Mais ni l’un ni l’autre ne s’est jamais, croyons-nous, COUDE qu’en passant des traditions populaires. Or, voici ce qu’on lit dans les Reliques scientifiques * de Darmesteter : : « Les découvertes récentes d’une science étrangère nous ont appris que le cadre de la plupart des contes et des fables s’est formé loin, bien loin des rives de la Seine, et dans une civilisation bien dif- férente de la nôtre. C’est sur les bords du Gange qu'ils ont.été créés par des prêtres bouddhistes, pour l'édification des fidèles.
4. Max Müller, comme nous l'avons vu, admet les théories de Benfev pour les nouvelles et les fables. Voyez différents de ses essays et, notamment, : l'étude intitulée La migration des fables, Essais de mythologie comparée, , trad. Perrot, 1873. |
2. Le savant bibliothécaire de Weimar, M. R. Kochler, a été enlevé à la science depuis que ces lignes ont été écrites.
3. Reliques scientifiques, II, p. 17. Leçon d'ouverture en Sorbonne (1878).
SA FORME ACTUELLE 79.
On les voit, portés par des traductions pehlvies, arabes, syriaques, hébraïques, latines, marcher de l’Inde jusqu’en France, où l’art de nos conteurs du moyen âge les rajeunit et les rappelle à une vie nouvelle. » Voici quelques lignes de la belle Histoire de la littérature anglaise de Ten Brink : « C’est de l’Inde que vient le gros (die Hauptmasse) des nouvelles du moyen âge. Elles se sont répandues, soit isolément, par voie orale ou par voie littéraire, soit, et plus souvent, par l’intermédiaire de grandes collec- tions, où des contes isolés sont subordonnés à un récit plus général, qui les environne comme d’un cadre. Ces collections indiennes, en passant par le persan, l’arabe, la littérature rabbi- nique, sont parvenues en Europe, où, par l'intermédiaire du grec ou par quelque autre canal, elles ont trouvé accès dans la littéra- ture du moyen âge. Souvent modifiés, renouvelés, contaminés par d’autres récits, ces cycles de nouvelles et de contes merveil- leux conservent pourtant, dans leurs dernières transformations européennes, les traces de leur origine orientale”. »
Tant il est vrai que la théorie s’est lentement infiltrée partout, universellement populaire, admise, par une sorte de jugement d'habitude, de ceux-là même:qui n’en ont jamais vérifié les titres !.
IT
ARGUMENTS DE LA THÉORIE INDIANISTE SOUS SA FORME ACTUELIE
Quelle qu’ait été son histoire, la voici sous sa forme accomplie, telle qu’elle vit, à peu près immuable, depuis Benfey *. | Oublieuse des antiques chimères de l’évêque d’Avranches et
1. Ten Brink, Geschichte der englischen Literatur, Berlin, 1877, I, 222.
2. Voici mes sources principales pour cet exposé : l'Introduction au Pant- chatantra de Benfey (1859), son article Indien dans l'Encyclopédie d’Ersch ct Grüber, t. XVII ; une étude de Reïnold Koehler publiée d'abord dans les Weimarische Beüräge zur Lüeratur und Kunst, Weimar, 1865, réimprimée dans les Au/sätze über Märchen und Volkslieder, hgg. v. J. Bolte und E Schmidt, Berlin, 1893 : les Contes orientaux dans la littérature française au moyen âge, de Gastor Paris (1875) ; l'introduction de Benfey au roman syriaque de Kalilag et Damnag (publié par Bickell, 1876) ; l'introduction de M. Emmanuel Cosquin à ses Contes populaires de Lorraine (2° tirage, 1887, Paris, Vieweg).
80 LES FABLIAUX
des orientalistes du xvine siècle, à qui, pourtant, elle doit pcut- être sa naissance, la théorie se défend, avant tout, d’être une construction a priori et déductive : elle nie être fondée sur l’hypo- thèse préconçue que les Indiens auraient possédé un don spécial et privilégié d'imagination créatrice.
Sa méthode est inverse : c’est une méthode d’observation et d’induction.
Développée depuis Benfey par des savants armés d’érudition et de patience, ennemis des généralisations hâtives, inquiets des témérités étymologiques de l’école de Max Müller, dédaigneux des comparaisons établies par l’école de M. Lang entre les mythes antiques et les croyances des Botocudos et des Achantis, fortifiés par le découragement qui suivit l’échec partiel de la phi- lologie comparée, — la théorie affecte avant tout un csprit de positivisme.
« La question de l’origine des contes, a dit le chef de l’école, est une question de fait! » — « C’est une question de fait, » reprend, comme un écho, M. Reinhold Kæhler*. — « C’est une question de fait, » redit M. Cosquin dans Mélusine ”, et il répète encore dans ses Contes de Lorraine“ : « C’est une question de fait. »
Il s’agit de prendre successivement chaque type de contes, de le-suivre de peuple en peuple, d'âge en âge, et de voir où nous conduira ce voyage de découverte. Ce he seront pas encore des inductions, mais de simples et passives constatations.
Or voici le fait constant, attesté par mille recherches indépen- dantes les unes des autres.
Considérons des contes divers, recueillis aux points les plus opposés de l’horizon.
Prenons, par exemple, un conte kalmouk, du Siddi-kur. Qu'est-ce que le Siddi-kur ? Un recueil mogol, qui remonte à un original sanscrit, et il nous est impossible de remonter au delà de ce texte sanscrit. |
Ou bien, prenons un conte thibétain, de la collection Ralston :
4. Pantchatantra, préface, p. xx v1. 2. Weimarische Beiträge, loc. cit. 3. Mélusine, t. T, col. 276.
4. Contes de Lorraine, p. xv.
\ | SA FORME ACTUELLE 81
ce livre thibétain se dénonce comme étant la copie d’un livre sanscrü, et il nous est impossible de remonter au delà de ce texte sanscrit.
Ou encore, prenons un conte français, dans une collection de contes populaires modernes : le voici au xvi® siècle chez Strapa- role ; au xrtié, dans un fabliau ; antérieurement, dans un texte hébraïque, traduit de l’arabe ; ce texte arabe est lui-même traduit du pehlvi ; on démontre que le texte pehlvi remonte à un original sanscrüt, et il nous est impossible de remonter au delà de ce texte sanscril.
« Donc, le terme de nos investigations est toujours l’Inde, et l'Inde des temps historiques. »
Puisque nous voici dans l’Inde, où nous avons été conduits et ramenés involontairement, passivement, regardons autour de nous. Interrogeons ce pays. Faut-il nous étonner outre mesure de ce voyage qui semble étrange, sans cesse recommencé ?
Non, car nous trouvons dans l’Inde d’amples et nombreux recueils de contes qui ont joui, dans ce pays même, d’un succès incomparable, et qui se sont répandus par le monde avec la même puissance de diffusion que la Bible.
Ce goût des Hindous pour les contes s’explique historique- ment par l'influence du bouddhisme : cette religion est avant tout une morale, qui s’est plu à prêcher par familières paraboles. D’autre part, le bouddhisme, qui est aujourd’hui la religion de la moitié de l’humanité, recélait une incommensurable force de propagande : d’où la diffusion de ces contes hors de l'Inde et à partir de l’Inde. |
Ainsi nous nous expliquons que l'Inde soit devenue pour les contes populaires un centre, un foyer d’où ils ont rayonné sur la terre. Nous réservons encore la question de savoir si les prédica- teurs bouddhistes ont inventé les contes, ou s'ils ont simplement approprié à leurs besoins des fictions qui préexistaient ; dans l'Inde n’est peut-être pas la source primitive des contes, mais là est assurément le réservoir, d’où ils ont coulé à flots sur les pays. |
Mais jusqu'ici, nous avons uniquement suivi les contes ce livre en livre.
Par exemple, partant d’un conte français du xrn1€ siècle, nous
BADIER, — Les Fabliour. 6
82 LES FABLIAUX
en avoas constaté l'existence dans un recueil latan, Le Directarium humamue vitae, — Qu'est-ce que le Directoriwm ? — C'est la tra- duction, faite vers 1270, d’un livre de Joël. — Qui est-0e que Joël ? — C’est un rabbin qui, vers 1265, traduisit en hébreu un roman arabe intitulé Calila et Dimna. — Qu'’est-0e que ce reman arabe ? — C’est une traduetion, entreprise au visie siècle ap. 1.-C., d’un ouvrage pekivi du vire siècle, qui lui-même remontait à un original sanscrit.
C'est là l’histoire d’un cante queleonque du Pantchaiantra, dont l’exode est exposé par le tableau synoptique ci-joint’.
Nous avons donc constaté une tradition littéraire qui pertait ce conte d'Orient en Occident.
Mais un caractère essentiel des contes populaires est de se transmettre, non pas seulement de livre en livre, mais de bouche en bouche. Les livres sont denc un véhicule puissant, mais non unique.
Livrés à la transmission orale, les contes isolés ont-ils suivi la même route que les contes des recueils littéraires ?
. On ne saurait le dire a priori ; mais la route que les recueils littéraires ont suivie, pour venir de Bénarès à Paris, nous four- nit pourtant déjà une indication, une probabilité.
Or, nous avons des raisons de croire cette indication exacte, cette probabilité fondée. On peut démontrer, en effet, que la pro- pagation orale des contes a suivi sensiblement les mêmes voies que la propagation écrite, et que leur origine est bien indienne ; cela, grâce à la triple constatation que voici :
En premier lieu, ces contes, qui réapparaissent si parfaitement semblables dans les recueils indiens et dans les littératures orales modernes et européennes, cherchez-les à Rome, en Grèce : l'antiquité classique les ignore. « Nous ne trouvons, dit M. R. Koœhler, dans l'antiquité classique, qu’un nombre déri- soire de nos contes, si nous laissons de côté les tentatives forcées
1. J'ai dressé ce tableau à l’aide de la préface de M Lancereau à sa tra- duction du Pantchatantra, et d'un tableau analogue publié par M. Landau dans ses Quellen des Decameron. Je me suis attaché surtout à mettre en évidence les divers remaniements du Calila, et, pour éviter toute surcharge, je n’ai noté que très sommairement, et sans grand souci d’être complet, les éditiens de chacun d'eux.
HISTOIRE AB Pages 82-83 T DU PANTCHAT ANTRA
exéé Pantchatantra
éd. Kosegerten, 1848, (Benfey, 1859) ; franç. (Lancereau, 1871). s versions abrégées : le Kathdsaritsägara r Somadeva), le Kathämritanidhi, Calëpadésa, etc., sur le rapport desquelles entreprise cf. Lancereau, op. cit, XXIII. sur l'ordre du éd. S trad. : anglaise De cett
UROPÉENNES
Rédaction persane (x° siècle)
entreprise sur l’ordre de
fils d’Ahmed, prince sa
| Rédaction hébraïque ar le rabbin Joël {vers 1260) éd. Derenbourg, 1881.
Rédaction latine jar Jean de Capoue (1263-78). Directorium humanae vitae
1. 1480 ; Derenbourg, 188-. |
| Rédaction italienne nos . per A.-F. Doni.
Filosofia morale éd. 1552, 1606.
SA FORME ACTUELLE 83
qu’on a faites pour ramener plusieurs d’entre eux à la mythologie grecque. » |
En second lieu, — puisque les contes ne pénètrent en Europe qu’au moyen âge, — à quelle époque du moyen âge apparaissent- ils ? Leur venue soudaine coïncide soit avec l’étabkissement de relations plus intimes entre les peuples de l'Occident et ceux de POrrent, soit avec l'apparition de traductions des recueils orten- taux en des langues européennes. I} en résulte clairement que les contes ont pénétré chez nous à la faveur de contacts plus par- ticuliers de l’Asie avee l'Europe. Les principales occasions de eette transmission, il faut les chercher :
Dans l'influence de Byzance, point central où se touchent les deux civilisations ;
Dans l’existence d’un Orient latin, dans la rencontre fréquente et prolongée des Asiatiques et des Francs en Terre-Sainte, à la faveur des pèlerinages, et surtout des Croisades ;
Dans la longue dommation des Maures en Espagne, et dans le rôle de courtiers joué par les Juifs entre l’Islam et le Chris- tianisme. « Une large part dans l'introduction des apologues et des contes orientaux en Europe, dit M. Lancereau‘, doit être attribuée aux Juifs. Arts, sciences et lettres, tout ce que les Arabes avaient emprunté à l'Inde et à la Grèce, ils le transmirent aux peuples de l'Occident. Dès le x° siècle, leurs écoles étaient floris- santes, surtout en Espagne. En même temps qu'ils traduisaient en hébreu ou en latin les auteurs grecs les plus classiques, ils ne négligèrent pas les fables de l'Orient. Parmi ces vulgarisa- teurs, il faut citer en première ligne Pierre Alphonse, avec sa Disciplina clericalis, le traducteur du Livre de Sendabad, l’auteur de la version hébraïque du Kalila et Dimna, et enfin Jean de Capoue. Nos trouvères et nos vieux poëtes ont tiré de
4. Lancereau, Pantchatantra, 1871, p. xxnr. — M. de Montaiglon dit de même (M R, I, Préface) : « Le vrai intermédiaire, c’est le peuple cosmopo- lite par excellence et le seul qui le fût au moyen âge, c'est-à-dire les Juifs, Orientaux eux-mêmes d’esprit et de tradition, qui seuls savaient l’arabe et qui seuls pouvaient le traduire en latin. La solution de la question, c’est-à- dire le vrai passage des eontes orientaux en Europe, est peut-être tout entière dans le Talmud. S’ils se trouvent dans le Talmud et dans l'Inde, c’est le Talmud qui les aura conservés chez les Juifs, et ce sont eux qui, en les écrivant en latin, en ont donné à l’Europe le thème et la matière. »
84 LES FABLIAUX
leurs ouvrages les sujets des récits que leur ont empruntés à leur tour les conteurs italiens et français du moyen âge et de la Renaissance. »
De plus (mais cette opinion de Benfey n’est pas universelle- ment admise dans l’école), les Mogols, à la faveur de leur domi- nation, du x1r1° au xv® siècle, dans l’Europe orientale, ont pu également ouvrir un débouché nouveau aux contes indiens.
En troisième lieu, — et c’est là l'argument le plus puissant, — les contes européens portent souvent en eux-mêmes le témoi- gnage de leur origine orientale. Souvent, même dans des ver- sions modernes, on relève des traits qui, altérés ou non, sont indiens ; parfois même, — malgré le remaniement brahmanique très anciennement subi par la plupart des recueils indiens, — on y trouve des traits de mœurs spécifiquement boud- dhiques.
Ces observations provoquent une méthode comparative souvent employée par les orientalistes, supérieurement maniée par M. G. Paris, en de trop rares monographies de contes. Il s’agit de comparer les différentes formes conservées d’un récit. Elles se classent en deux séries qui s'opposent : ici un groupe oriental, là un groupe occidental. Or, si l’on considère les traits qui diffèrent de l’une à l’autre série, cette comparaison doit ou peut conduire aux observations suivantes : les traits présentés par le groupe occidental en désaccord avec le groupe oriental sont d'ordinaire gauches et maladroits. Ils se trahissent donc comme des adaptations. Sous la forme orientale, au contraire, les traits correspondants et différents sont naturels, logiques, conformes aux mœurs du pays et à l'esprit du conte. Les formes orientales sont donc des formes-mères.
En résumé, l’école indianiste a réponse aux deux questions : d'où viennent les contes ? comment se propagent-ils ?
Mais, tandis que tous les partisans de Benfey sont sensible- ment d'accord sur le problème de la propagation des contes, ils sont plus ou moins réservés sur la question d’origine.
Pour expliquer l’origine des contes, la théorie la plus affir- mative et la plus hardie est à peu près celle-ci : l'immense majo- rité des contes populaires sont nés dans l’Inde. La plupart ont été inventés par les premiers apôtres du Bouddha pour répondre
SA FORME ACTUELLE 85
à un besoin spécial de sa religion, qui est d’envelopper sa morale du manteau des apologues. _ Les partisans les plus hardis de cette théorie vont si loin dans cette voie, ils sont si bien persuadés que les Indiens ont jadis possédé un don créateur particulier, qu’ils attribuent une valeur supérieure aux versions modernes, orales, des contes qui sont aujourd’hui recueillies dans l'Inde: s’étant transmises de géné- ration en génération dans l’intérieur de la race ‘créatrice, ces formes seraient plus pures que les versions nomades, erra-
tiques.
Au contraire, d’autres savants se montrent infiniment plus réservés sur la question d’origine. Ils admettent que les prédi- cateurs bouddhistes n’ont été que des collecteurs et des arran- geurs de récits oraux, comme un Étienne de Bourbon au moyen âge ; — que les contes pouvaient vivre depuis longtemps déjà dans l’Inde et s’y transmettre oralement, quand, pour la première fois, ils servirent à la propagande religieuse ; — que, peut-être même, ils ne sont point nés dans l’Inde, mais y ont été importés. Cependant, pour ces savants, ces contes, non indiens, seraient pourtant ortentaur. Ils croient, eux aussi, à une source unique, et cette source est orientale. Maïs où jaillissait-elle ? En Assyrie ? En Perse ? C’est une question sur laquelle ils se prononcent avec aussi peu d'assurance que sur l'emplacement du Paradis Terrestre.
Mais tous les partisans de l’école indianiste sont d’accord du moins sur la question de la propagation des contes. Ils reconnaissent une importance presque identique à la transmis- sion par les livres et à la transmission orale. Les contes passent des livres à la tradition orale, de la tradition orale aux livres, etc., indéfiniment. Ils croient à l’influence de Byzance, des Croisades, des Juifs. Les contes se sont propagés, orale- ment et littérairement, sensiblement par les mêmes voies, qui partent de l’Inde.
Bref l’attitude des indianistes peut se résumer par cette phrase de R. Kœbhler :
« Le point de vue de Benfey sur l’origine et l’histoire des contes populaires curopéens est, comme il] le dit lui-même, une question de fait, qui sera complètement résolue le jour seule-
86 LES FABLIAUX
ment où tous les contes, ou presque tous, auront été ramenés à leur original indien. Ces résultats sont à prévoir ; d'ores et déjà, on a ramené tant et tant de contes à des sources indiennes, que nous ne devons jamais admettre, sinon sous les plus prudentes réserves, que tel d’entre eux puisse être, en tel autre pays, d’origine autochtone. »
II
PLAN GÉNÉRAL D’UNE CRITIQUE DE LA THÉORIE INDIANISTE
Nous avons marqué le caractère essentiel de la méthode indianiste : c’est de prendre un conte dans la tradition popu- laire vivante et de le « suivre à la piste », d'âge en âge, en remontant le courant des littératures.
Le plus souvent, elle se résume en ce raisonnement : Soit un conte moderne ; je le retrouve dans le Directorium humanae vitae. Or, je prouve que ce recueil a une origine indienne. Donc le conte est indien.
Sait cet autre conte moderne : je le retrouve dans le Roman des Sept sages français. Or, je prouve que le livre des Sept sages remonte à un original indien. Donc le conte est indien.
Nous voici de la sorte, innocemment, malgré nous, ramenés à l'Inde. |
Tant que la théorie n’a point d’argument plus probant (et souvent il en est ainsi),son raisonnement est médiocre. Il se réduit à ceci : la plus ancienne forme conservée de ce conte est indienne ; donc le conte lui-même est indien.
Ce sophisme porte un nom dans l’École : Post hoc, ergo prop- ter hoc. Nous savons — et ceci n’est pas en discussion — que, pour des raisons historiques et religieuses très bien déterminées, les Indiens ont composé de vastes recueils de contes Nous savons également que ce sont les plus anciens recueils qui nous soient parvenus. D’autre part, nous savons encore que les contes populaires ont la vie dure. Ce n’est donc pas miracle si la plus aneienne forme conservée d’un eonte populaire moderne est fournie par un recueil indien, puisque les recueils indiens sont les plus anciens. Et il n’y a guère lieu d’admirer et de s'écrier
PLAN D’UNE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE 87
comme Mayenne dans la Satire Ménippée : « O coup du ciel ! » toutes les fois qu’on est, comme on dit, « ramené » à l’Inde.
I] faut nous dégager de cette habitude kttéraire et livresque, souvent presque invincible, qui nous entraîne à considérer que la version d’un conte la plus anciennement écrite est, néces- sairement, la primitive. Cela est vrai du Cid de Guilhen de Castro par rapport au Cid de Corneille ; mais non de deux ver- sions d’un conte, non plus que du texte de deux manuscrits, non plus que de deux mots.
Soit deux mots, l’un italien, qui se trouve dans la Divine Comédie, l’autre qui ne nous est révélé que par un patois moderne français. Direz-vous que le plus anciennement attesté a créé l’autre ? Non, mais qu'ils peuvent avoir une source com- mune, le latin, et — sauf le cas spécial des mots savants — Ja date de la composition des livres où ces mots apparaissent importe peu. Ce mot patois peut avoir autant d'intérêt et plus d'ancienneté que le mot écrit par Dante. — Ainsi des contes populaires : les formes indiennes sont généralement les plus anciennes qui nous soient parvenues ; mais il »’y a, @ priori, aucune raison suffisante pour que ces versions représentent la souche du conte et pour qu’on leur attribue plus d'importance qu’à telle version recueillie aujourd’hui de la bouche d’un paysan westphalien ou dauphinois”. Il peut y avoir eu, depuis le jour de Finvention du conte, vie indépendante des deux versions, et la source commune des deux formes peut être aïlleurs que dans l'Inde. :
Que le raisonnement post koc, ergo propter hoc soit ke plus souvent la maftresse forme des indianistes, c’est chose expli- cable, si l’on se rappelle la genèse probable de la théorie. Elle n’a point en effet germé dans l'esprit de collecteurs de
1. Ce que M. G. Paris dit des chansons s'applique à merveille aux contes : s De même que souvent le zend, le sanscrit, le lithuanien, le grec, le gotlque ent conservé chacun seul une des lettres du mot primitif, permet- tant, par leur rapprochement, de le reconstituer, ainsi chacune des versions différentes de nos chansons est souvent seule à posséder un des traits orïgi- naux ; ct il arrive ici le même phénomène que pour les langues, c’est-à-dire qu'on voit quelquefois un trait exsellent et authentique conservé dans une vession qui d’ailleurs est très rajeunie et aktérée. » Revue critique, 22 mai 1866,
88 LES FABLIAUX
contes modernes, qui, par une méthode d'investigation ascen- dante, se seraient lentement trouvés conduits vers l’Inde ; — mais les constructeurs du système furent au contraire, des éditeurs ou des commentateurs du Calila et Dimna ou du Sendabad. Par- tant de ces vastes collections, ils recueillaient les versions plus récentes des cent ou cent cinquante contes du Sendabad et du Calila, et les retrouvaient presque tous sous des formes plus modernes. S'ils étaient partis du Décaméron, peut-être n'est-il pas téméraire de croire que, ne trouvant chez Boccace qu’une quinzaine de contes attestés dans l’Inde, ils n’eussent point construit leur théorie. Mais rien de plus explicable que leur tendance, rien de plus naturel”, ni de plus faux, que leur rai- sonnement. |
Ce raisonnement est, au fond, celui même des arabisants des xviie et xvirie siècles, de Galland, par exemple : les plus anciennes formes qu’ils connaissaient des contes étaient arabes ; aussi l’ima- gination arabe fut-elle considérée comme la génératrice pre- mière des contes, jusqu’au jour où l’on découvrit des formes plus anciennes.
Les Arabes furent, au xvirie siècle, les grands inventeurs de contes ; au x1x° siècle, ce sont les Indiens. Qui sera-ce, au xxe siècle ? |
1. Veut-on saisir, dans toute son amusante naïveté, et comme en flagrant délit, le sophisme dont il s’agit ? Comme appendice aux Facétieuses Nuits de Straparole (Jannet, 1857), l'éditeur publie des notes comparatives pour cha- cun des récits, sous ce titre : Tableau des sources et des imitations de Strapa- role. En effet, chaque liste de références est divisée en deux paragraphes, sous les rubriques : origines — imitations. Or, quelles sont les origines de chaque conte de Straparole ? — Ce sont toutes les versions antérieures à celle de Straparole. Et toutes celles qui sont postérieures sont imiüées de Straparole. On le voit : le départ est facile à faire ! Exemples : « Nuit II, fable V. Simplice Rossi est amoureux de Giliole, femme de Guiriot paysan, et estant trouvé par le mary, fut battu et frotté qu'il n'y manquoit rien. Onriçeines : Le fabliau de la dame qui attrapa un prétre, un forestier et un prévct ; — Boccace, Déc., VIII, 8. — ImiraTioNs : Bandello, III, 20, Bouchet, Serée 32, La Fontaine, les Rémois, etc. » — Grâce au même très simple raisonnement, on lit plus loin: « Nuit III, fable IV. Marcel Vercelois fut amoureux d'Etiennette, laquelle Le fit venir en sa maison, et cependant qu'elle conjuroit son mari, il se sauv« secrètement. OnriciNrs : Boccace, VII, 1, Ce conte rappelle celui du mari borgne, conte qui, parti de l'Inde, a trouvé
place dans la Disciplina clericalis, dans les fabliaux, etc. V. l'Hiütopadésa, p. 217, 8s., etc. »
PLAN D'UNE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE 89
Après cette observation préliminaire, destinée à nous mettre en garde contre un sophisme évident, quel sera le plan général de notre critique de la théorie orientaliste ?
Le fait est le suivant : de grands recueils indiens existent. Ils nous fournissent la forme la plus ancienne de beaucoup de contes. Ils ont été souvent traduits ; ils ont RERUeONE voyagé.
Quelle a été leur influence ?
1° Est-il vrai de dire qu'il n’ait pas existé en Europe de contes populaires antérieurement à la propagation des recueils indiens, antérieurement aux rapports plus intimes, aux échanges plus réguliers de traditions que Byzance, les pèlerinages, les Croisades auraient établis entre l’Orient et l'Occident ?
20 Quelle est l'influence des recueils orientaux sur la tradi- tion orale ? Beaucoup de contes sont-ils tombés du cadre de ces recueils pour vivre de la vie populaire ?
30 Est-il vrai de dire que l’on retrouve souvent, dans nos contes populaires européens, des traits de mœurs indiennes, voire spécifiquement bouddhiques ?
40 Comparant un à un les contes sous leurs formes orientales et occidentales, est-il vrai que les versions occidentales se tra- hissent comme remaniées, gâtées, adaptées, partant comme issues des pures formes orientales ?
90 LES FABLIAUX
CHAPITRE III
LES CONTES POPULAIRES DANS L'ANTIQUITÉ ET DANS LE HAUT MOYEN AGE
I. Qu'il est téméraire de conclure de la non-existence de collectons de contes dans l'antiquité à la non-axistence des contes.
IL Les Fables dans l'antiquité, Résumé des théories émises sur leur ori- gine, destiné à mettre en relief cette vérité, trop souvent méconnue par les indianistes, que. lorsqu’on a fixé les dates des diverses ver- sions d’un conte, on n’a rien faït encore pour déterminer l’origine du conte lui-même. .
ML Ærempies de contes merveilleux dans l'antiquité : a) en Égypte : b) en Grèce et à Rome : Midas, Psyché, les contes de l'Odyssée, Mélampas, Jean de l’Ours, le Dragon à sept têtes, le fils du Pêcheur, Glau- cos, etc.
IV. Exemples de nouvelles et de fabliaur dans l'antiquité : Zariadrès. Les Fables Milésiennes. La comédie moyenne. Une nerration de Par- thénius. Sithon et Palléné. Contes d’Apulée, d’Athénée. Formes antiques des fabliaux du Pliçon, du Vair palefroi, des Quatre sauhaits saint Martin, de la Veuve infidèle, etc. :
V. Exemples de contes dans le haut moyen âge : examen de la collection dite le Romulus Mariae Galice,
On vient de le voir, Parbuont qui est à la bise de la théorie indianiste consiste à dire : si nous jetons les yeux sur l’Inde, aux siècles qui précèdent ou suiventimmédiatement la venue de Jésus- Christ, les contes et les recueils de contes y foisonnent. Or, ces contes sont, le plus souvent, les mêmes qui se redisent encore dans nos villages. Considérons, au contraire, l'antiquité clas- sique. Ici rien de semblable. Point de recueils. Çà et là, des contes isolés, tellement imprégnés des idées mythologiques ou morales de Rome et de la Grèce, qu'ils sont morts en même temps que la Grèce et que Rome, et qu’on ne peut les rapprocher des contes populaires actuels.
On voit la portée de l’argument. Le sol de l’Europe est aujour- d’hui sillonné par les traditions populaires, qui l’arrosent de mille fleuves, rivières et ruisseaux. Depuis quand ? — Depuis le moyen âge seulement. Auparavant, malgré des siècles de culture hellé- nique et romaine,le même vieux sol apparaît au folk-loriste comme
LES CONTES POPULAIRES DANS L'ANTIQUITÉ 91
aussi desséché que le Sahara. Si donc il s’est trouvé soudain inondé de récits populaires, ce n’est sans doute pas qu'il ait su faire enfin jaïlir de ses profondeurs des sources jusque-là secrè- tement enfouies ; non, mais c’est que « le grand réservoir indien » qui, nous le savons, était déjà rempli jusqu'aux bords aux pre- miers jours de notre ère, s’est soudain déversé, en un courant impétueux, sur le monde occidental |
C'est l’argument fondamental. Il importe donc de l’éprouver tout d’abord.
Le lecteur n’attend certes pas des modestes pages qui suivent une histoire méthodique de la fable, des légendes merveilleuses, de la nowellistique dans l’antiquité, — ce qui serait la matière de plusieurs livres. Il verra trop que j’ai exploré très superficielle- ment et très rapidement le sol antique. Mais, si cette recherche, tout incomplète qu’elle lui apparaîtra, m’a suffi pour ramener au jour, en grand nombre, presque à chaque coup de sonde, des apologues, des contes merveilleux, des nouvelles, des fabliaux, les mêmes qu’on retrouve postérieurement dans l’Inde et dans les littératures orales modernes, nul ne songera à me reprocher de ne pas épuiser la matière. Précisément parce que mon enquête n’a pas été systématique, mais presque accidentelle, il en ressortira clairement que les contes antiques sont à fleur de sol ; qu’il suffit, dans ce prétendu désert, du moindre coup de baguette, donné au hasard, pour faire jaillir du roc les sources cherchées.
I
Tout d’abord — on nous l’accordera aisément — il ne faut tirer nul avantage de ce fait qu’il est impossible d’opposer aux grands recueils des contes indiens des collections antiques similaires.
Pourquoi l’Inde possède-t-elle ces recueils ? C’est que le boud- dhisme s’est plu à prêcher par familières paraboles. A cet effet, 1l a ramassé dans le courant oral et a coordonné des contes popu- laires. Sans le bouddhisme, nous ne posséderions pas ces recueils, — non plus, sans doute, que nous ne posséderions la théorie orientaliste de l’origine des contes.
Mais puisque l'antiquité classique n’a connu ni le bouddhisme, m aucune nécessité, ni religieuse ni littéraire, qui l’induisit à
92 LES FABLIAUX
recueillir les contes des petites gens, il est très concevable qu’elle ne les ait pas recueillis. Bien plus, n’ayant pas de raisons posi- tives pour compiler ces humbles récits, elle en avait de fortes pour ne pas les collectionner. Car on s’explique fort bien, par le mépris constant des classes lettrées à l'égard des contes de bonne femme, que ni Thucydide ni Cicéron n’aient colligé des contes.
Mais, si l’antiquité classique ne possède point de recueils qu’on puisse opposer au Xalilah, ignorait-elle les contes mêmes du Kalilah ? C'est là une tout autre question.
Les contes populaires ne sont pas en effet parvenus, à toute époque, jusqu’à la littérature. Prenez tous les écrivains français, depuis la Renaissance jusqu’à la fin du xvri® siècle! : vous ne trouverez, dans cet énorme amas littéraire, aucune collection de contes de fées. On eût fort étonné Racine ou Bossuet, si on leur fût venu dire que chaque village de France possédait un trésor inépuisable de fictions et -cette révélation les eût, je crois, médiocrement intéressés. Pourtant il est certain que, si M. Emmanuel Cosquin eût vécu à Montiers-sur-Saulz vers 1675, il aurait pu y composer une collection de contes sensiblement pareille à celle qu'il y a recueillie aux alentours de 1875. Que M. Cosquin n’ait point vécu au xvrit siècle, et que nul n’ait pu s’aviser, à cette époque, de tenter une œuvre pareille, ce sont des faits contingents, historiquement très explicables.
Pareillement M. Giuseppe Pitrè, contemporain de Scipion Émilien ou de Verrès, aurait sans doute pu recueillir en Sicile une collection de contes aussi belle que l’est sa collection. Mais on s'explique aisément, par des raisons historiques, qu'il ne se soit rencontré de Pitrè ni parmi les centurions de Scipion Émilien, ni parmi les scribes de Verrès.
J1 suffira donc de montrer qu'il existait, dans l’antiquité, sinon des recueils de contes, du moins des contes, tout semblables aux contes indiens ou aux contes populaires modernes.
Quand les orientalistes le nient, de quels contes entendent-ils parler ?
Est-ce des contes d’animaux ?
Ou bien des contes merveilleux ?
1. Les cinq dernières années exceptées, puisque les contes de Perrault sont de 1697, ceux de la comtesse d’'Aulnoy, de 1698.
LES FABLES DANS L'ANTIQUITÉ 93
Ou bien des nouvelles et des fabliaux ? Parcourons rapidement ces trois catégories, qui comprennent toutes les formes possibles de contes.
IT
LES CONTES D'ANIMAUX DANS L'ANTIQUITÉ GRÉCO-LATINE
Assurément les orientalistes ne veulent point parler des fables.
Il existe, dans l’antiquité gréco-latine, un vaste corpus de fables. Ces contes d'animaux, tout comme les fictions merveil- leuses ou les fabliaux, ont leurs parallèles dans le Xalilah et Dimnah.
Il ne s’agit pas ici de recueils d’apologues médiévaux ou byzantins, tels que, pour en expliquer la formation, il suffise de replacer, une fois de plus, sous nos yeux, le tableau synoptique et chronologique des traductions occidentales des grands recueils orientaux.
Bien avant le moine Planude, bien avant les Romulus, bien avant que le monde byzantin existât, les contes d'animaux pullu- laient en Occident.
Il s’agit d’Avien, de Babrius, de Phèdre. Avien a écrit vers 375 de notre ère ; Babrius : a composé son recueil vers 235 après Jésus-Christ; Phèdre était un affranchi d’Auguste. Or, ni au temps d’Auguste, ni sous Alexandre Sévère, ni même sous Valenti- nien II, les recueils orientaux n’avaient commencé leur odyssée occidentale, puisque la première étape enest la traduction pehlvie du Kalilah, entreprise sur l’ordre du prince sassanide Khosroës, vers l’an 550 de notre ère:
Cinq siècles après Phèdre, trois siècles après Babrius, deux siècles après Avien, les chacals Karataka et Damanaka, les lions Pingalaka et Bhâsouraka, le loup Kravyamoukha s’ébattaient encore en paix sur les rives du Gange, et devaient attendre long- temps sous les palmes avant que l’envoyé du roi Khosroës, le médecin Barzouyèh, vint les y inquiéter. Pourtant, depuis des
1. Pour accepter l’ancienne hypothèse de Boissonade, reprise par O. Cur- sius.
94 LES FABLIAUX
siècles, leurs hauts faits étaient célèbres en Europe. Depuis des siècles, dans les gymnases d'Athènes et d'Alexandrie, sans attendre que Bidpaï fût venu, on faisait apprendre aux petits enfants les mêmes apologues que nous lisons dans le Pantchc- tantra ou le Mahäbhärata : le Lion malade, les Grenouilles qui demandent un roi, l'Homme et le Serpent. Dans les écoles romaines, Orbilius le fouetteur enseignait à Horace la fable de la Montagne qui accouche d’une souris, le Rat de ville et le Rat des champs.
D'où venaient les fables grecques ? Nous n’avons pas à répondre à cette question. Mais parcourons rapidement les systèmes pro- posés : cette revue est fort instructive ; on verra pourquoi.
À. — Analyse des prineipales thévries
Négligeons les différentes traditions que les Grecs, déjà préoc- cupés du problème, conservaient, soit qu'ils fissent venir les fables de l'Asie Mineure, les uns de la Phrygie, les autres de la Carie ou de la Cilicie ; d’autres encore tenant pour une origine hbyque ou sybaritique, voire attique:.
Parmi les théories modernes, pour laisser de côté le fantôme, évoqué par Grimm”, aujourd'hui dissipé, de l’épopée animale indo-européenne, quel est le pays où l’idée préconçue qu'il existe quelque part un réservoir primitif des contes, n’ait fait chercher la patrie des apologues grecs ? On l’a cherchée, donc trouvée, en Arabie d’abord *, puis en Égypte“, même en Palestine, tandis
1. Ces traditions sont savamment exposées et discutées par O. Keller, L'eber dir Geschichte der griechischen Fabel, pp. 350-360.
2. Dans son Reinhart Fuchs (Berlin, 1834).
8. D'Herbelot, au xvin® siècle. | .
4, D'après Zündel, qui sut persuader Welcker, les fables grecques reflète- raient parfaitement les symboles égyptiens, et le personnel animal des fables ésopiques conviendrait exclusivement à l'Égypte. Ésope serait un Éthiopien. ‘Zündel, Rheinisches Museum, 1847. V. la réfutation de Wagener, Essai sur les rapports entre les apologues de la Grèce et de l'Inde, pp. 49-53.)
5. Faut-il mentionner la Palestine ? Le système de Julius Landsberger (die Fabeln des Sophos, syrisches Original der gricchischen Fabeln des Syn- tipas, 1859) d’après lequel Ésope serait un Syrien, et les Juifs les inventeurs de la Fable, a été si mal accueilli que, seul, son inventeur paraît y avoir jamais cru. (V. O. Keller, loc. cit., p. 328, ss.)
LES FABLES DANS L'ANTIQUITÉ 95
que, pour d’autres critiques, les fables grecques seraient auto- chtones, comme si elles étaient nées, elles aussi, des dents du dragon :.
Mais c’est l'hypothèse indianiste qui a groupé le plus de p tisans et d’adversaires. Depuis les temps déjà veculés de Loiï- seleur-Deslongchamps et de Lassen, quelle variété dans les atti- tudes de ses défenseurs |
a) Théorie de Wagener. — Wagener est Île premier" — il faut lui en savoir gré — qui ait mis en évidence l'identité des apologues indiens et grecs. Il transcrit huit apologues du Pantcha- tantra, un du Mahäbhärata, un du Syntipas* et les place en regard des récits antiques correspondants. A qui revient la prio- rité ? Aux Indens, ou aux Grecs ? Aux Indiens, selon Wagener, car les Grecs avaient conservé la conscience obscure de cette origine, Ésope n’est, en effet, qu’un personnage mythique, mais «son nom est une allusion à l’origine orientale de la fable. Ésope « veut dire Éthiopien, et, jusqu’à l’époque d’Eschyle, le nom « d’Éthiopien s'applique aussi bien aux habitants de l’Extrême- « Orient qu’à ceux du Midi de l'Égypte » Dès lors, la seule simi- litude de deux récits, lun grec, l’autre indien, prouve l’antério- rité du récit oriental, sans qu’un instant la pensée traverse Tesprit de Wagener que ce rapport de créanciers à débiteurs puisse être renversé“. « Ce sont kes Assyriens qui ont transmis
1. Pour le dernier éditeur de Babrius, notémment, M. Rutherford. Je ne connais 8es idées que par l'analyse qu’en donne M. Jacobs. (The fables of Æsop, p. #1 et p. 105.)
2. Mémoires couronnés et mémoires